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Libertés à la carte
Dixit : Critiques Immuables.

Plusieurs pays ont jugé bon d’instaurer précipitamment des lois «  antiterroristes » à l’automne 2001. Ces lois donnent des pouvoirs spéciaux aux enquêteurs et autres représentants de l’État face au terrorisme, réel, appréhendé ou supposé. Pour ceux qui défendent ces nouvelles lois, la menace terroriste est si grande que de restreindre les droits et libertés des présumés terroristes, en faisant de la détention préventive ou de l’écoute électronique par exemple, constitue un mal nécessaire pour combattre cette menace. Mon but n’est pas ici de refaire le débat à ce sujet (à cet égard, cf. Le droit le plus fondamental selon Ashcroft) mais de faire remarquer que ces lois antiterroristes sont fondées sur une idée qui est, dans l’air du temps, une sorte de sous-texte à tout ce qui est véhiculé dans les médias, idée que l’on pourrait résumer par l’équation scandaleuse suivante : « trop de droits = terrorisme ».

La première façon de comprendre cette idée est la suivante : les groupes terroristes profitent des droits et libertés des pays démocratiques pour s’y implanter avec succès, récolter des fonds, planifier et même perpétrer des attentats. Dans ce contexte, le fait que l’attentat monstrueux que l’on connaît ait pu se produire constituerait une sorte de preuve que les individus possèdent trop de droits et les autorités trop peu de pouvoir. Suite à l’impact émotif et symbolique énorme de l’attentat du World Trade Center, ce jugement semble presque aller de soi, du moins dans le discours qu’on entend partout. Bien des gens l’acceptent sans broncher alors que dans l’ère pré-11 septembre, ils auraient sursauté à l’idée que l’on puisse penser restreindre les droits des individus à partir d’un soupçon généralisé, sous prétexte d’attraper des fraudeurs ou de combattre le crime organisé.

Mais ce qui est plus remarquable et plus inquiétant encore, c’est qu’au fur et à mesure que cette idée fait son oeuvre, elle fait des petits. C’est ainsi que l’idée selon laquelle le terrorisme serait une conséquence de l’excès de liberté dans nos sociétés signifie aussi que ceux qui défendent les droits et libertés sont des complices des terroristes et ceux qui sont prêts à sacrifier leurs droits sont des patriotes pleins de bon sens. C’est dans un contexte où de tels glissements ont fait leur chemin sans encombre dans le sens commun qu’une question ahurissante a pu être posée dans un récent sondage à grande échelle. Aux 31 millions de clients de Compuserve on a posé la question suivante : « Which freedom would you give up to help catch terrorists ? » Toute personne saine d’esprit parmi les clients de Compuserve peut s’imaginer de manière réaliste que de ne pas répondre à une telle question est risqué : son silence peut devenir en soi une information laissant planer le doute sur sa qualité de citoyen chez Compuserve. Car la question suppose que chacun peut et doit faire sa part dans la lutte antiterroriste. Évidemment, ce n’est pas tout le monde qui peut piloter un avion dans l’armée et lâcher des bombes sur l’Afghanistan ou qui peut dénoncer un voisin à l’allure suspecte (certains ont la malchance d’avoir des voisins « ordinaires »), mais chacun peut tout de même faire sa part en sacrifiant un peu de sa liberté. C’est un scandale ! Et la logique de l’affaire est aussi expéditive que celle de nos mères qui invoquaient les Chinois mourrant de faim pour nous convaincre de finir notre assiette, comme si ça pouvait les aider !

Et puisqu’un souvenir d’enfance en attire généralement un autre, je vais me permettre d’offrir une autre tranche de vie qui pourrait ici être utile à ma cause critique. Périodiquement, à l’école, un professeur sollicitait notre aide pour un projet charitable : il s’agissait invariablement de ramasser des languettes de canettes en aluminium - en fait, il y avait également une variante du projet qui consistait à ramasser des attaches de sacs à pain en plastique. Lorsque nous en avions recueilli une quantité suffisante, elles étaient expédiées à Alcan, Pepsi ou une autre compagnie qui, disait-on, achetait une chaise roulante à quelqu’un qui en avait besoin. Chacun faisait sa part avec enthousiasme et ramassait ses languettes avec le sentiment du devoir accompli. Bien plus tard, j’ai su qu’il s’agissait d’une des légendes urbaines les plus tenaces et qu’elle perdure encore. Quel est le rapport avec la lutte au terrorisme, se demandera-t-on ? Cette légende urbaine nous enseigne que les gens aiment bien faire leur part pour une bonne cause quand ça ne leur coûte rien : ça fait tellement plaisir d’aider un pauvre paraplégique à se procurer une chaise roulante en donnant des attaches de sacs à pain, que l’on trahit son bon jugement et que l’on y croit. De la même façon, puisque la cause antiterroriste est incontestablement bonne, pourquoi, à son profit, ne pas sacrifier un droit ou une liberté, que l’on juge aussi inutile qu’une attache de sac à pain !

Afin de discréditer cette nouvelle légende urbaine selon laquelle céder une liberté contribuerait à la lutte contre le terrorisme, je vais rappeler un peu ce que sont les droits. Un tel projet, aussi condescendant puisse-t-il paraître, est de mise si l’on tient compte de la gravité de la situation : par les temps qui courent, l’État a un goût irrépressible pour l’annulation relative des droits des gens et il espère que l’incompréhension des gens à l’égard de ces droits permettra que cela se fasse en douce. En tout cas, il ne fait aucun doute que l’ami du pouvoir qu’est Compuserve, filiale de Warner Bros., s’est investi dans une offensive d’avant-garde pour tenter de faire croire aux gens qu’ils peuvent être des citoyens responsables en s’interrogeant sur leurs droits comme si ceux-ci étaient des privilèges à propos desquels ils peuvent, dans un soliloque souverain et libre, décider de l’utilité pour leur vie personnelle. Je vais donc ici essayer de convaincre que l’on ne se départit pas de ses droits comme des avantages d’une marge de crédit sous prétexte que l’on serait bon gestionnaire de son budget domestique.

En l’occurrence, les droits que l’on nous incite plus ou moins à céder en cette ère post-11 septembre 2001 sont ceux-là mêmes qui fondent l’essence du droit, laquelle est d’ordre politique. Le droit à la vie privée, le droit d’association et le droit à la libre expression ne sont pas des privilèges accordés à chacun de nous et que l’on pourrait évaluer du point de vue de ce qu’ils nous apportent personnellement. Ces droits sont accordés à tous et pour le bien de tous. À ce titre, ils sont des remparts contre l’État lui-même qui pourtant les garantit. Le droit à la vie privée assure que les choix individuels de tous puissent, selon leur volonté, rester privés. Il permet entre autres que l’intention malveillante et diffamatoire - qui peut être l’intention de n’importe qui - de rendre publiques des opinions ou pratiques individuelles contre le gré des personnes concernées soit blâmée et punie. Le droit de libre association assure que des individus partageant des opinions et des pratiques puissent se solidariser et, par là, articuler une opinion significative dans l’espace public qui peut être marqué par un contexte où leurs opinions ou leurs pratiques sont l’objet d’un jugement préjudiciable de la part de certains groupes sociaux et surtout de la part de l’État. Le droit à la libre expression assure pour sa part que celui qui choisit de dire publiquement ce qu’il pense privément - par exemple, parce qu’il croit que ce qu’il pense a une valeur publique - , puisse le faire sans préjudice. L’individu qui expose ses idées publiquement assume bien sûr que celles-ci puissent être remises en question. Mais le droit à la libre expression lui assure qu’il serait illégitime que cette remise en question prenne la forme d’une menace contre lui. Ultimement donc, les droits à la vie privée, à la libre association et à la liberté d’expression sont d’abord des garanties consenties par l’État comme si celui-ci avouait son penchant vicieux pour l’ingérence dans la vie privée et publique des individus.

Comprendre ces droits fondamentaux de cette manière, c’est aussi laisser entendre qu’ils ont été gagnés de haute lutte dans l’histoire. S’imagine-t-on les rapports de force accumulés historiquement entre les solidarités civiles et l’État pour que celui-ci consente finalement à assurer la libre association des citoyens ? Eh bien tout cela disparaît dans la considération individuelle des gens ignorants de cette histoire qui peuvent se mettre à supputer sur les avantages de la liberté d’association dans une réflexion comparable à celle où ils soupèsent les avantages de faire partie d’une association de loisirs ou d’acheteurs en gros.

On notera que de répondre à un sondage nous invitant à faire un exercice de réflexion qui doit mener au choix, même hypothétique, de la cession d’un droit précis, c’est donner l’opportunité à l’État d’avoir une information lui permettant non seulement de planifier l’annulation en douceur des droits (le droit que les répondants sont les plus prêts à jeter étant le premier qui pourra être violé par l’État). Cela permet également à l’État de mesurer à quel point l’aliénation que subissent les citoyens dans nos pseudo-démocraties est aujourd’hui très profonde. Car que peut-on lire entre les lignes si un grand nombre de personnes sont, disons, prêtes à sacrifier leur droit à la libre expression ? On peut lire que de toute façon, les gens font en général l’expérience de leur insignifiance dans l’espace public transformé en espace de divertissement. Les gens n’ont jamais l’occasion de s’exprimer dans un lieu public où leur opinion serait significative à tel point qu’ils n’entrevoient pas qu’ils pourraient, sous le couvert de cette loi sur la libre expression, être protégés éventuellement s’ils venaient à tenter de profiter de la puissance dynamique que confère d’emblée la prise de la parole en public.

Par ailleurs, l’idée de céder son droit à la confidentialité peut être compris également à l’aune de la désillusion aliénante à l’égard de la pseudo-démocratie. Car cette désillusion provoque des transferts de désir inopinés. Je veux parler de ces vertueux autoproclamés qui consentent à ce qu’on les espionne dans la mesure où ils prétendent n’avoir rien à se reprocher. Pour eux, l’indiscrétion de l’État à leur égard n’est pas qu’un mal nécessaire auquel il vaut mieux ne pas penser, mais en soi une opportunité positive de collaborer à la lutte antiterroriste. Ils croient que le fait qu’ils n’aient rien à se reprocher sera apprécié positivement par l’État. Ils veulent non seulement céder leur droit à la confidentialité mais, en fait, ils souhaitent que cette cession de droit soit reconnue comme un rapport volontaire et significatif avec l’État - ce qui manque précisément à leur participation formelle à l’État en tant que votants toujours déçus, élection après élection. Nos citoyens irréprochables ont l’impression d’être importants du fait que l’État puisse s’intéresser à leur vie qui ne pourra que lui apparaître exemplaire. On a envie de leur dire platement que le mieux qu’ils peuvent espérer comme reconnaissance, c’est le « backcheck minute » qui assure précisément leur insignifiance dans le contexte de la paranoïa antiterroriste de l’État. On a envie également de les avertir que le pire les guette aussi : dans le contexte de la surveillance de masse paranoïaque, une erreur peut aisément être commise à leur égard et leur serment d’allégeance à l’État ne les exemptera pas d’être confinés à la prison avec tous les autres suspects qui seront particulièrement nombreux. En prime, l’État leur demandera d’oublier les humiliations non méritées qu’ils auront subies, et quoi encore. Ces kamikazes du dimanche comprendront-ils un jour qu’il y a des limites juridiquement prescrites à l’État qui font que tous et chacun peuvent, au nom de leur dignité, refuser de se précipiter dans ce trou sans fond d’abnégation délirante ? On l’espère.

Cela dit, on peut se demander si leur patriotisme exhibitionniste ne doit pas être compris à l’aune du nouveau phénomène d’exhibitionnisme de la vie privée dans les médias et sur Internet. Tous ces gens - les patriotes antiterroristes autant que les simples acteurs médiatiques de la vie ordinaire - maladivement généreux dans la monstration de leur vie privée ne sont-ils pas l’expression désespérée du besoin d’un espace public dans lequel des enjeux les touchant seraient compréhensibles à partir de leurs vies ? Même si c’était le cas, ne laissons pas l’aliénation que vivent ces gens cherchant maladivement à tempérer, par l’exhibition de leur vie, le soliloque bruyant de la propagande médiatique ou de l’État, ne laissons donc pas cette aliénation préparer l’obligation absolue d’avouer nos vies privées sous prétexte de sécurité !

Méfions-nous également de ce qui apparaît comme une sagesse de la part de ces autres citoyens désireux de collaborer à la lutte antiterroriste mais qui sont pourtant heurtés par un sondage aussi ignoble que celui qui demande quel droit ils sont prêts à céder pour la cause. C’est que leur proposition spontanée de « limiter » des droits spécifiques plutôt que de les céder fait montre finalement d’une grande imprudence. En effet, ils ne comprennent pas que les droits qui nous garantissent l’immunité devant l’État sont précisément là pour que celui-ci ne puisse pas invoquer la situation d’exception et la raison d’État de manière arbitraire dans le but de nous contraindre. Les lois sur le respect de la vie privée, sur la liberté d’expression et sur la liberté d’association sont précisément des remparts, évidemment fragiles, dont le but est d’imposer à l’État qu’il justifie toute suspension des droits que ces lois protègent. Ces droits ne sont pas seulement des pouvoirs virtuels des individus actualisables au gré des désirs individuels mais ils ont une signification hautement politique en tant qu’obstacle juridique à l’usage étatique arbitraire du pouvoir ultime. En l’occurrence, si nous vivions dans de saines démocraties, à partir du moment où une partie de la population considérerait que la suspension des droits par l’État invoquant la sécurité est injustifiée, on devrait assister à une remise en question immédiate, par l’État lui-même, de sa décision. Ce n’est pas le cas car nous vivons dans des démocraties où l’État a également ses raisons que la démocratie ne doit pas connaître. En effet, l’État nous montre, jour après jour depuis le 11 septembre 2001, qu’il entend louvoyer avec l’interpellation légitime de ceux qui demandent une justification crédible des amendements législatifs déjà mis en force, une justification qui ne tiendrait pas de la propagande affirmant de manière stupide le message de la situation d’exception. Les droits fondamentaux sont des remparts minimaux que l’on ne peut pas « limiter » davantage, et ils sont là justement pour tenter de limiter l’arbitraire de l’État. Ces droits fragiles sont nés de rapports de force qui s’écroulent aussitôt que la raison d’État délirante devient celle de la majorité des citoyens - l’histoire politique est truffée de telles situations. Puisque nous en sommes là, toutes les personnes sensées et qui croient à l’inscription juridico-constitutionnelle des droits devraient comprendre qu’il ne leur reste qu’à défendre le plein droit à la vie privée, à la libre association, à la libre expression. Cela dit, ils verront rapidement que ce parti pris est devenu, dans l’esprit confus des gens, un parti pris « contre le monde libre »... Quelle folie ! Est-ce vraiment à nos droits qu’il faut imposer des limites ?