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Vie privée et liberté dans le cyberespace
Dixit : Homo-Numericus.

Pascal Fortin, chercheur en sciences sociales publie une note de lecture le dernier livre de Manuel Castells : La galaxie Internet.

(...)

Créé pour servir d’outil de "libération", écrit Castells, l’internet semblait annoncer dans les premières années de son existence un "nouvel âge de liberté". Hélas, observe-t-il, ce "paradigme de la liberté" reposant selon lui sur une "double base technologique et institutionnelle" est précisément attaqué par de nouvelles techniques et réglementations : "Rien n’empêche de superposer aux protocoles d’Internet de nouvelles couches d’applications permettant d’identifier l’itinéraire et le contenu de la communication. Avec ces technologies, on peut alors s’ingérer dans la vie privée et, dès qu’il devient possible de relier les individus à des actes de communication précis dans des contextes juridiques particuliers, toutes les formes traditionnelles du contrôle politique et institutionnel peuvent être déchaînées sur l’utilisateur" (p.210.).

La mise en danger de la liberté et de la vie privée sur l’internet, affirme Castells, "est un effet direct" de sa marchandisation. Reprenant à son compte l’analyse de Lawrence Lessig, il observe ainsi que le besoin de sécuriser et d’identifier la communication pour en tirer de l’argent associé à la volonté de protéger la propriété intellectuelle, aboutissent au développement de nouvelles architectures de logiciels autorisant le contrôle de la communication par ordinateurs. Par ailleurs, loin de lutter pour la protection des individus contre ces menaces sur la vie privée, Castells remarque au contraire que "Dans le monde entier, les Etats soutiennent ces technologies de surveillance et les adoptent avec enthousiasme dans l’espoir de récupérer en partie le pouvoir qu’ils étaient en train de perdre" (p.211.)

En conséquence de l’action conjuguée des Etats et des marchands, affirme castells, "l’émergence d’un système de surveillance électronique se profile à l’horizon" (p.218.). Or, ce constat lui paraît d’autant plus paradoxal que l’essentiel de la technologie capable de percer l’anonymat et de limiter la vie privée est aujourd’hui fournie par les sociétés de l’internet à l’idéologie pourtant "ardemment libertaire" : "Le grand paradoxe historique, c’est qu’un des principaux champions de la liberté, la libre entreprise, est la pierre angulaire de ce système policier" (p.223.). Non seulement, les entreprises de l’internet ont été les premières à utiliser ces techniques, mais elles ont permis un "retour en force" du contrôle des Etat dans "l’espace de liberté que les pionniers d’Internet avaient créé en profitant de l’indifférence et de l’ignorance des bureaucraties traditionnelles" (p.218.).

Ceux-ci ne se sont d’ailleurs pas fait prier pour passer à l’offensive et entreprendre une politique ambitieuse de coordination inter-étatique aux fins de lutter contre la cybercriminalité : "La réunion du G8 à Paris en juin 2000 a mené la charge et le Conseil de l’Europe lui a fait écho en élaborant une Convention contre la cybercriminalité, rédigée par les ministères de l’Intérieur et les polices des pays européens avec l’aide des grands éditeurs mondiaux de logiciels : elle constitue à ce jour l’entreprise la plus vaste et la plus exhaustive jamais tentée pour contrôler la communication sur Internet" (p.220.).

Lessig a raison, ajoute-t-il : "la nouvelle architecture d’Internet - le nouveau code - devient l’outil fondamental de surveillance qui permet aux instances traditionnelles de l’Etat de faire oeuvre de réglementation et de police" (p.221.).

Manifestement indigné, Castells multiplie les attaques contre l’adoption des décisions liberticides qui entravent la liberté de l’internet : "L’effet global de toutes ces mesures est d’ôter tout caractère privé à la communication sur Internet - de transformer cet espace de liberté en maison de verre" (p.221.). Alors que les mesures sécuritaires qui ont suivi les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis n’avaient pas encore été adoptées au moment où Castells écrivait son livre, cela ne l’empêchait pas de pousser ce cri d’alarme : "Avec le panoptique électronique, c’est donc la moitié de notre vie qui est surveillée en permanence" (p.223.).

La contre-offensive des "combattants de la liberté"

Néanmoins, fidèle à cette conviction que les peuples menacés dans leur liberté finissent un jour ou l’autre par se rebeller, castells veut croire en la capacité des internautes à résister à cette coalition manifeste d’intérêts entre les entreprises et les Etats qui "menacent ensemble la liberté" : "Codes contre codes. Les technologies du contrôle peuvent aussi être contrecarrées par des technologies de la liberté" (p.225.).

Selon lui, la société civile entreprend aujourd’hui de nouveaux "combats libérateurs" en s’appuyant notamment sur le pouvoir judiciaire qui lui offre une certaine protection contre les abus flagrants. A cet égard, affirme castells, "L’histoire est contradictoire et la contre-offensive des combattants de la liberté est en marche" (p.218.). Et si l’internet n’est plus un "territoire libre", précise-t-il, "il n’accomplit pas non plus la prophétie de George Orwell. C’est un terrain disputé où se livre la nouvelle bataille de principe pour la liberté à l’ère de l’information". (p.211.)

Ainsi, conclut-il, "A l’aube du XXIe siècle, une étrange combinaison de contraires domine le monde d’Internet : une idéologie libertaire d’un côté, une pratique de plus en plus sécuritaire de l’autre. Les mouvements de défense de la liberté sur le réseau, comme la coalition qui s’est constituée autour de l’Electronic Privacy Information Center aux Etats-Unis, jouent un rôle essentiel dans la préservation de l’esprit initial d’Internet, espace de liberté. Mais la résistance ne suffira pas. C’est sur le terrain du droit, des tribunaux de l’opinion, des médias, de la responsabilité sociale des entreprises, des institutions politiques, que se jouera l’avenir d’Internet. Les réseaux mondiaux sont incontrôlables mais leurs utilisateurs peuvent être, sont et seront surveillés - à moins que les sociétés, optant pour la liberté d’Internet, ne passent à l’action" (p.227.).   Castells reconnaît que l’essentiel de son analyse repose sur un postulat implicite : "les Etats ne sont pas des amis de la liberté" (p.227.). C’est pourquoi il défend vigoureusement la légitimité de la cryptographie face aux menaces d’intrusion de la part des entreprises aussi bien que de l’Etat en tant que "moyen le plus efficace dont disposent les particuliers pour assurer l’intimité de leur message" (p.227-228.). Finalement, écrit-il, "les Etats ne font pas confiance aux citoyens - ils savent toujours mieux que ce qui est bon ou pas - et les citoyens ne font pas confiance aux Etats - on les connaît" (p.228). Aussi, conclut-il à propos des Etats, "tant qu’ils persisteront à craindre le peuple, donc internet, la société, étonnamment fidèle à son histoire, montera sur les barricades de la liberté" (p.228- 229.).