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Eric Halphen, l’histoire d’un juge menotté
Dixit : Libération.

Un acte d’accusation. C’est ce qu’est Sept ans de solitude, le livre d’Eric Halphen, publié par Denoël, qui sera mis en librairie le 6 mars et dont Libération révèle, en exclusivité, de larges extraits.

Pour le lecteur citoyen qui n’aurait pas suivi dans le détail la progression de son enquête, c’est une illustration des 1 001 méthodes que l’on peut employer pour étouffer un magistrat, l’empêcher de découvrir la vérité.

Eric Halphen est un peu le juge des tristes records. Rarement un magistrat aura fait l’objet d’un tel déploiement d’énergie en méthodes barbouzardes, embûches, ennuis divers. Sa vie personnelle fut détruite en 1994 après la première offensive : celle de Charles Pasqua et de Patrick Balkany, qui ont participé à une tentative de corruption du beau-père du magistrat, quand celui-ci commençait à s’intéresser de trop près aux financements du Clichois, petite feuille locale du conseiller général des Hauts-de-Seine Didier Schuller.

Il le raconte brièvement, mais détaille d’autres volets : les filatures, les petits mots anonymes laissés sur un coin de pare-brise, les photos prises sur son lieu de vacances. Une sorte d’immixtion permanente dans sa vie privée, qui s’illustre par des écoutes illégales. Cette partie grise et occulte des obstacles semés sur sa route est peut-être la plus inquiétante, mais aussi celle que l’on peut le moins décrypter : qui était aux commandes, qui donnait l’ordre de le placer sur écoutes ?

« Pour la première fois de ma vie de juge, j’ai peur. Ce sentiment glacial, poisseux, s’insinue dans mon quotidien. Un sentiment qui se nourrit du moindre mot, geste ou détail, parfois insignifiant. Au point que même les paroles de réconfort deviennent autant d’alarmes. Au plus fort de l’affaire, le premier président Myriam Ezraty me convoque dans son bureau. Elle tient à me demander de faire attention, et me propose de prendre sa voiture de fonction afin que je n’utilise plus mon propre véhicule, sans doute repéré. L’intention est louable. Je décline l’offre généreuse, mais je sors de son bureau plus inquiet que je n’y suis entré.

« Je refuse également la protection policière. Protection veut aussi dire surveillance. Je ne tiens pas à ce que le ministère de l’Intérieur soit au courant de tous mes faits et gestes. De plus, j’estime que, si l’on veut tuer un juge, la présence de gardes du corps ne change rien. Il n’existe aucun dispositif efficace à 100 % et 24 heures sur 24. Il n’est pas très difficile, pour des professionnels, de trouver la faille. Il suffit alors d’un bon tireur sur une moto ou d’un habile poseur de bombes pour en finir.

« La pression vient de partout. Des "amis" de mes parents journalistes téléphonent pour leur dire que je dois faire attention, que je suis aux prises avec des gens très dangereux. Je ne sais pas de quels gens ils parlent. Mais mes parents sont eux aussi gagnés par l’inquiétude. [...]

« Une autre façon de déstabiliser un juge est de le mettre sur écoutes. Cela permet de savoir ce qu’il fait, qui il fréquente, quels sont ses pensées et ses projets. Mais aussi, en lui faisant habilement comprendre qu’il est écouté, de l’inquiéter, de le mettre sous pression.

« Affirmer que l’on a été soi-même écouté apparaît presque comme une sorte de vantardise. Ou comme une preuve de paranoïa. Je ne crois pas relever de ces deux catégories. Mais je le dis clairement : j’ai été victime de cette pratique. Je n’en ai aucune preuve matérielle. En revanche, je dispose de suffisamment d’éléments pour ne pas en douter.

« Certains concernent ma vie privée. Pour comprendre la suite, je dois ­ à contrecoeur ­ en dire quelques mots. Un jour, une journaliste que je ne connais pas me téléphone. Elle s’appelle J., travaille pour un grand quotidien et a en main les procès-verbaux d’audition de mon beau-père durant sa garde à vue. Ces documents, couverts par le secret de l’instruction, lui ont été remis par un homme politique RPR. Si je souhaite les lire, elle est prête à me les montrer. Notre rencontre sera le début, passé quelques semaines, de notre liaison.

« Pendant deux semaines, nous restons extrêmement discrets. Pas de sortie, pas d’apparition publique. Malgré cela, le bruit commence à circuler dans Paris. Au point que Jacques Chirac appelle directement l’un de ses amis journalistes pour lui demander : "Alors, elle est comment, J., la copine d’Halphen ?"

« Un jour, je suis au téléphone avec J., moi dans une cabine, elle à son domicile. Elle me parle de l’un des sujets sur lesquels elle travaille, ajoutant que des policiers lui ont conseillé de se renseigner auprès du juge qui instruit cette affaire. Je lui réponds que je trouve cela gonflé, de la part des policiers. A ce moment-là, quelqu’un intervient dans notre conversation, de façon extrêmement claire, comme s’il disposait lui aussi d’un combiné. Et la voix dit : "Tu as raison, c’est comme ça qu’il faut travailler."

« Nous sommes muets de stupeur. Interloqués. J. intervient la première. "Tu as entendu ? ­ Oui, j’ai entendu. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?" Et là, l’inconnu sur la ligne répète : "Je disais que c’est comme ça qu’il faut travailler."

« La manoeuvre me semble claire. On veut me faire comprendre que je suis sur écoutes. Mais s’agit-il d’un "sympathisant", qui le fait de sa propre initiative, pour m’alerter et m’aider ? Ou de l’un de mes "ennemis" cherchant au contraire à m’inquiéter ?

« J. est témoin d’une autre bizarrerie, alors qu’elle discute avec l’un de ses amis. Elle et son interlocuteur entendent clairement au beau milieu de leur conversation une voix dire : "Putain, y a plus de bande." Sans commentaire.

« Parfois, la ligne est mauvaise, très brouillée. Un soir que la communication est particulièrement parasitée, au point que J. et moi devons presque hurler pour nous entendre, une voix demande brusquement : "Je voudrais poser une question au représentant du mouvement gaulliste." Curieux, non ?

« Agacée, J. s’en va raconter ces mésaventures téléphoniques à Paul Bouchet, le président de la Commission nationale des interceptions de sécurité, organisme chargé de veiller au bon respect des règles et procédures en matière d’écoutes. Lequel prend les choses au sérieux, et lui conseille de jeter un oeil à l’endroit où arrivent les branchements de téléphone de son immeuble. Ce qu’elle s’empresse de faire. Pour constater, une fois devant l’armoire métallique placée dans les sous-sols, que celle-ci... a été forcée.

« Méfiant mais sans doute naïf, je pense avoir trouvé une parade en prenant un abonnement de téléphone portable au nom de ma greffière, Christine Dufour. Peine perdue. Quelques jours après la mise en service de la ligne, le téléphone sonne dans la voiture. Je décroche. "Monsieur Dufour ?" Oui. "Ici SFR, on voulait juste savoir si vous êtes content de votre abonnement et si tout va bien." Touchante, cette sollicitude. Autre appel, quelque temps plus tard. Je suis encore en voiture, avec mes enfants cette fois. Je décroche. "Eric ? ­ Oui. Qui êtes-vous ? ­ C’est Johnny." Et mon correspondant raccroche. Inutile de préciser que je ne connais pas de Johnny. Mais on m’a bien fait comprendre que la ruse était éventée. Et que, sans doute, ce téléphone était lui aussi écouté.

« Un jour, un inconnu m’aborde à la cafétéria du tribunal de Créteil. "Vous êtes le juge Halphen ? ­ Oui." L’homme m’entraîne un peu à l’écart et m’explique. Il gagne sa vie en louant des camions équipés de matériel de transmission hertzienne. Ses clients habituels sont la SFP, pour les retransmissions télévisées, ou l’Institut national de l’audiovisuel. Mais il a été contacté par une société de surveillance qui voulait un camion "pour écouter un juge". L’inconnu, qui aurait compris dans la conversation qu’il s’agissait de moi, a refusé le marché et tient juste à me prévenir. Message sincère, ou mise en scène pour maintenir autour de moi ce climat permanent d’insécurité ? Mystère.

[...]

« Certains sceptiques pourront peut-être douter. Quant à moi, j’estime plutôt troublant l’ensemble de ces éléments. Assez en tout cas pour affirmer que j’ai été écouté à plusieurs reprises. J’en ai été plus révolté que meurtri.

« Est-il normal, en démocratie, qu’un juge soit ainsi écouté pendant des semaines pour la simple raison qu’il fait son travail, qu’il enquête sur une affaire touchant aux amis de ceux qui sont au pouvoir ? Que beaucoup de gens en soient informés sans réagir ? J’ignore quel service exactement m’a écouté ­ des policiers de la préfecture de police se fendront un jour d’un communiqué niant toute implication dans les éventuelles écoutes me concernant ­, et qui avait donné les ordres. Mais ma foi en la démocratie de notre pays en a été très ébranlée. »