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Qui a fait le jeu du Front National ?
Dixit : Réponse : la ’’droite républicaine’’ et la ’’gauche plurielle’’, en instaurant un consensus raciste et sécuritaire qui n’a fait que banaliser et légitimer le discours d’extrême droite. Démonstration : voir ci-dessous.

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Qui a fait le jeu du Front National ?

Réponse : la ''droite républicaine'' et la ''gauche plurielle'', en instaurant un consensus raciste et sécuritaire qui n'a fait que banaliser et légitimer le discours d'extrême droite.
Démonstration : voir ci-dessous.

Le schéma est ancien, hérité de Platon : il y aurait d'un côté la plèbe, ''bas-ventre'' du ''corps social'', de l'autre les philosophes-rois qui en forment la tête. D'un côté, par exemple, la ''fièvre collective'' de décembre 1995, de l'autre la voix de la ''raison'' incarnée par Alain Juppé, Nicole Notat et la quasi-totalité des éditorialistes (1). Il en va de même à propos des politiques d'immigration : les partisans de ces politiques ne cessent d'afficher leur ''raison'' et d'invoquer les ''émotions'' et les ''peurs des Français''. Ils se disent ''à l'écoute'' des ''émotions populaires'' - la formule, glaciale, est de Lionel Jospin - dans le but de les contenir. Ils affirment enfin qu'être sourd aux ''inquiétudes'' et aux ''demandes de fermeté'' de ''l'opinion'', c'est ''faire le jeu du Front National''...

À ces discours rebattus, il faut opposer une toute autre hypothèse : et si le racisme venait d'en haut ? Et si la demande xénophobe était produite par les ''réponses raisonnables'' des élites ?

Les résultats électoraux confirment cette hypothèse : les régions les plus touchées par le vote FN ne sont pas celles où il y a le plus d'immigrés ou d'étrangers, mais souvent celles où les élus ont rivalisé de démagogie et de xénophobie avec le FN. Souvenons nous : au mois de février 1997, le ministre de l'intérieur Jean-Louis Debré affirmait qu'en l'absence de résultats économiques ou sociaux, ses lois très répressives et ses charters d'expulsés allaient assurer à la droite une victoire aux prochaines élections. Trois mois après ces prédictions, la droite était largement battue lors des élections législatives anticipées. Et parmi les candidats battus, on retrouvait la plupart des députés qui avaient rivalisé avec le FN sur le thème des ''problèmes d'immigration'' : Ernest Chenière, Jean-Louis Beaumont, Suzanne Sauvaigo, Raoul Béteille, Éric Raoult, Richard Cova, Serge Dassault...

Il faut rappeler aussi qu'en janvier 1997, les électeurs de Vitrolles n'avaient eu le choix qu'entre Bruno Mégret et un adversaire socialiste déclarant : « ce que le FN propose, nous l'avons déjà fait » - et que, suivant la formule lepéniste, ils avaient préféré l'original à la copie. Et si Toulon fut la première grande ville à passer au FN, n'est-ce pas, entre autres raisons, parce que son maire, Maurice Arreckx, fut l'un des premiers, au début des années 1980, à dénoncer « l'immigration qui pourrit nos quartiers » ?

L'analyse d'un siècle de discours politique le montre : les poussées de racisme populaire ont toujours été précédées par des discours venus des plus hautes autorités politiques, largement relayés par le monde médiatique. Au cours des années 1980 et 1990 notamment, il est devenu de plus en plus fréquent de rendre les étrangers responsables du chômage, de la délinquance et des déficits publics, de prophétiser l'invasion, la fin de la République ou le ''choc des cultures'', de fantasmer sur l'Afrique, la polygamie, le foulard islamique ou les ''banlieues-ghettos'', et même de défendre ''l'identité française'', le ''droit du sang'' ou la ''préférence nationale''. Ce sont des Présidents de la République et des Premiers Ministres, toutes tendances confondues, qui ont appelé à ''remplacer la main d'oeuvre immigrée par une main d'oeuvre nationale'', et qui ont parlé d'''invasion'', de ''seuil de tolérance dépassé'', d'''overdose d'immigrés'' ou de ''bonnes questions du Front National''(2). L'homme qui s'est plaint du bruit et de l'odeur des ''immigrés'' est aujourd'hui à l'Élysée.

On pourrait retracer la longue histoire de ces discours qui ont suscité, entretenu, banalisé et légitimé les thèses du FN :(3)

- en 1976, le premier ministre Jacques Chirac déclare que ''la France ne devrait pas avoir autant de chomeurs puisqu'elle compte plus d'un million d'immigrés'' ;
- deux ans plus tard, le premier ministre Raymond Barre appelle à ''substituer la main d'oeuvre française à la main d'oeuvre immigrée'';
- en 1978, la scrétaire d'État à l'enseignement supérieur, Alice Saunier-Séïté, lance une grande campagne contre contre ''le trop plein d'étudiants du tiers-monde dans les Universités'' ; le ministre de l'intérieur Christian Bonnet dénonce ''ces étudiants qui viennent semer la vérole dans nos universités'' ;
- au début des années 1980, Georges Marchais et plusieurs élus communistes s'opposent à la construction de foyers de travailleurs immigrés dans les municipalités communistes, au nom du ''seuil de tolérance'' ;
- en 1982, le premier ministre socialiste, Pierre Mauroy, qualifie d'agitateurs ''intégristes'' des travailleurs immigrés en grève à l'usine Talbot de Flins, et il précise qu'ils n'ont ''rien à voir avec les rélités françaises'';
- à la même époque, Gaston Deferre introduit dans la législation la dérogation aux droits des étrangers pour raison d'''ordre public'', et Georgina Dufoix impose les premières restrictions au regroupement familial ;
- en 1984, Laurent Fabius déclare que le Front national pose de ''bonnes questions'' ;
- en 1989, François Mitterrand déclare que ''le seuil de tolérance est dépassé'' ;
- en 1991, Jacques Chirac parle d'''overdose d'immigrés'', de bruit et d'odeur, et il soutient le principe de la ''préférence nationale'' ;
- le même année, Valéry Giscard d'Estaing parle d'''invasion'', et le Parti Communiste diffuse des tracts hostiles au regroupement familial.
Sans oublier, en 1993, 1997 et 1998, les lois Pasqua, Debré et Chevènement.

Cette banalisation des stéréotypes racistes ou xénophobes doit beaucoup, également, aux faiseurs d'opinion que sont les grands médias. Les journalistes, les éditorialistes et les intellectuels apportent en effet à ces stéréotypes le semblant de sérieux et de respectabilité morale qui leur manque, et que ne suffit pas à leur apporter le monde politique, largement discrédité. Les déclarations de Jean-Marie Le Pen l'attestent, par exemple lorsqu'il invoque l'autorité scientifique de Jean-Claude Barreau, ancien Président de l'INED (Institut National d'Études Démographiques) et conseiller spécial de François Mitterrand puis de Charles Pasqua et Jean-Louis Debré :
''De la bouche même du spécialiste, il est entré en trente ans dans notre pays plus de 10 millions d'étrangers dont 5 millions de musulmans, et qu'il compte aujourd'hui plus de 6 millions de légaux plus 1 ou 2 de clandestins en plus''.
Toutes les estimations sérieuses (par exemple celles du Bureau International du Travail) ont beau évaluer à 300000 le nombre de sans-papiers, que peut-on répondre à Le Pen puisque le président de l'INED donne effectivement raison à ses fantasmes d'invasion ?
De même, lorsqu'un célèbre chercheur du CNRS déclare que « deux millions de Musulmans sont deux millions d'intégristes potentiels », l'effet est redoutable : les thèses de l'extrême droite sont en quelque sorte homologuées. Elles acquièrent non seulement un label scientifique, mais également un brevet de respectabilité, une caution morale et politique, puisque, dans l'espace médiatique, l'auteur en question compte parmi les figures les plus fameuses de l'antiracisme (4).

Il est vrai que, depuis trois ans, les discours se sont quelque peu apaisés : on parle un peu moins du prétendu « problème de l'immigration », et les propos les plus franchement injurieux ou dégradants tendent à disparaître de l'espace politique et médiatique. On incrimine moins, par exemple, la responsabilité des « immigrés » dans le chômage ou les déficits publics. (cf encadré)

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Les raisons d'un apaisement

Plusieurs raisons ont été avancées par des dirigeants socialistes pour expliquer cet apaisement, souvent reprises telles quelles par les journalistes ou les intellectuels :
- la scission du Front National et son recul électoral ;
- ''l'effet-Mondial'' ;
- le retour de la croissance ;
- et enfin le génie politique de Lionel Jospin, qui aurait, en n'abrogeant pas les lois Pasqua, « dépassionné » le débat sur l'immigration.
Certaines de ces explications sont plus pertinentes que d'autres, mais aucune n'est réellement satisfaisante. Sans doute le semi-échec du FN aux élections européennes a-t-il effectivement calmé certains élus ; mais ce semi-échec ne saurait à lui seul annuler vingt ans de lepénisation des esprits (5).
Sans doute aussi, les nouveaux besoins de main d'oeuvre ont-ils eu pour effet de modifier le discours de la classe dirigeante : de Jean-Pierre Chevènement à Édouard Balladur ou Alain Juppé, tout le monde est désormais d'accord pour condamner le principe de ''l'immigration zéro'' et pour prôner une certaine ouverture des frontières. Mais cette ouverture reste subordonnée aux ''besoins de l'économie'', ou plus exactement aux exigences du patronat. On entend donc moins de discours haineux, mais le mépris demeure, ainsi que les discriminations : c'est de main d'oeuvre qu'on a besoin, pas de citoyens égaux en droits.
Quant à ''l'effet Mondial'', il n'y a pas grand chose à en attendre (6). Et il en va de même du ''consensus républicain'' cher à Lionel Jospin. Car, en dépit des efforts déployés par Patrick Weil et Jean-Pierre Chevènement pour produire une loi consensuelle, c'est-à-dire acceptable par la droite, le débat sur la réforme du droit des étrangers a été dans les faits beaucoup moins consensuel que celui qui avait accompagné en 1993 le vote des lois Pasqua (7). Et la période de consensus maximal (1991-1995) correspond en fait au moment où les sondages d'opinion indiquent le plus fort rejet des ''immigrés''. Et c'est au contraire après 1996 que l'on a pu constater une certaine ouverture de l'opinion - c'est-à-dire après le mouvement des sans-papiers de Saint Bernard, qui a contraint les partis de gauche à s'engager et à rompre le consensus.
Et si cette ouverture s'est poursuivie pendant et après le vote des lois Chevènement, c'est encore grâce au dissensus. L'actualité des années 1997-1998 fut en effet marquée par des débats très vifs, d'une part entre le gouvernement et l'opposition de droite, mais aussi et surtout entre le gouvernement et son opposition de gauche : une partie des communistes et des Verts, plusieurs associations, et surtout les collectifs de sans-papiers et leurs soutiens. Ce qui a ouvert les yeux et l'esprit de la ''majorité silencieuse'', ce n'est donc pas le consensus, mais au contraire le dissensus et l'accès des sans-papiers à la visibilité (8).

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Il reste que trente ans de lepénisation ne s'effacent pas en deux ans, et que certaines habitudes ont été prises, qui ne se perdront pas toutes seules. Il faut se rendre à l'évidence : la ''bataille du vocabulaire'', chère à Bruno Mégret, a été remportée par le Front National et perdue par les démocrates (cf encadré).

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''La bataille du vocabulaire''

Bruno Mégret a toujours accordé une extrême importance au vocabulaire. Lorsqu'il était encore membre du Front National, il diffusait auprès des militants des listes de mots à dire et à ne pas dire (par exemple : ne pas dire ''les associations antiracistes'', mais ''le lobby de l'immigration'' ; ou encore : ne pas dire ''les Arabes à la mer'', mais ''il faut organiser le retour des immigrés du tiers-monde dans leur pays''). Il s'en expliquait le 16 juin 1990 dans Présent :
"Notre stratégie de conquête du pouvoir passe par une bataille du vocabulaire (...) Lorsqu'ils parlent d'identité, de libanisation, de classe politico-médiatique, lorsqu'ils utilisent des termes comme l'établissement, le cosmopolitisme, le peuple, le totalitarisme larvé, hommes de la rue, journalistes et politiciens entrent dans notre champ lexical ».

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Aujourd'hui, malgré le retour de la croissance et l'éclatement du Front national, peu de choses ont changé sur le plan du vocabulaire : la majorité des politiques et des éditorialistes et un nombre conséquent de journalistes et de chercheurs ont adopté sans s'en rendre compte un lexique qui a toujours pour effet de mettre à distance l'étranger. Par exemple,
- en parlant sans cesse des ''préoccupations des Français'', ils excluent de notre champ de vision les quatre millions d'étrangers qui résident en France ;
- en opposant ''Français et immigrés'', ils laissent entendre qu'un immigré ne peut pas être vraiment français - alors que près d'un tiers le sont, par naturalisation ou par mariage avec un(e) Français(e).

Le mot ''immigré'' lui-même fonctionne, dans le débat politique, comme une catégorie raciale, puisqu'on appelle ainsi certains enfants d'origine africaine ou maghrébine qui sont nés en France - et qui n'ont par conséquent jamais immigré - et qu'inversement un cadre allemand ou américain qui arrive en France n'est jamais appelé ''immigré'' - du moins s'il est ''blanc''. Tout le monde ne va certes pas aussi loin dans l'absurdité que l'''expert'' Jean-Claude Barreau, qui parle d'''immigrés nés en France'' ; mais la compréhension raciale du mot ''immigré'' se retrouve dans une expression désormais courante : ''immigrés de la seconde génération''. L'immigration n'est alors plus un acte qu'on accomplit, mais un stigmate transmissible de père en fils.

Une bataille sémantique importante a eu lieu aussi sur le nom des étrangers en situation irrégulière : il a fallu plus d'un an de lutte pour que, dans les grands médias, les ''clandestins'' deviennent des sans-papiers. On a, à ce propos, assisté à d'étonnants retournements : on a pu voir par exemple deux célèbres universitaires dénoncer la connotation ''criminalisante'' du mot ''clandestins'', et user pourtant de ce mot quelques années plus tard, lorsqu'ils s'employèrent à justifier le maintien de l'essentiel des lois Pasqua (9).

Plus généralement, le nom donné aux ''immigrés'' en lutte manifeste souvent une fascination pour leurs origines lointaines et une indifférence totale à l'enjeu de leur lutte : on a plus souvent parlé des ''Maliens de Vincennes'' ou des ''Maliens de Nouvelle France'' que de mal-logés ou de résidents de foyers. Seuls les ''Africains de Saint Bernard'' ont réussi à imposer un nouveau nom : sans-papiers.

Une autre bataille importante s'est jouée autour du foulard islamique, rebaptisé ''voile'' ou ''tchador''. Ces jeux de langage ont suscité ou favorisé un terrible amalgame : pour beaucoup, un simple morceau de tissu évoque désormais l'intégrisme iranien ou afghan, dont les exactions font la une des journaux télévisés. Certains intellectuels ont même entretenu la confusion en parlant de voile ''islamiste'' ; d'autres ont tout bonnement assimilé le foulard au terrorisme, au fascisme et au nazisme, ou affirmé que la scolarisation de quelques jeunes filles voilées marquait l'avènement d'un ''modèle d'intégration couleur taliban'' (10). La peur a enfin été entretenue par les grands médias, y compris la presse magazine ''modérée'' : lors de la rentrée scolaire 1994, les kiosques se sont couverts d'images de femmes en tchador, accompagnées de légendes menaçantes : - ''La poussée islamiste en France'', - ''Foulard : le complot. Comment les islamistes nous infiltrent'', - ''La pieuvre islamiste''... (11)

La peur de l'''immigré'' est également omniprésente, de manière implicite, dans les nombreux discours incantatoires qui en appellent à la ''raison'' ou à la ''modération'', et qui dénoncent ''l'irresponsabilité'' de certaines revendications comme la régularisation de tous les sans-papiers, le droit de vote des étrangers ou l'égalité complète des droits sociaux entre français et étrangers. En effet, en parlant d'irresponsabilité, ces discours laissent entendre qu'il existe un danger lié à la présence des résidents étrangers, ou du moins à la reconnaissance de leurs droits - sans jamais dire précisément quel danger.

Un autre lieu commun entretient la peur et le rejet : l'assimilation de l'immigration à ''la misère du monde'', qui occulte toute la richesse produite par l'exploitation des travailleurs immigrés. Une récente circulaire officielle est à cet égard explicite : elle encourage les préfectures à refuser des titres de séjour aux parents et aux conjoints de français ou de résidents réguliers, autrement dit à séparer des familles, et donc à violer la Convention Européenne des Droits de l'Homme, en prétextant que l'atteinte à la vie familiale n'est ''pas excessive'' par rapport au « but légitime » qu'est « la protection du bien-être économique du pays » (12).

Au regard malveillant ou condescendant porté sur l'''immigré'' s'oppose un regard on-ne-peut-plus complaisant sur les politiques d'immigration. Et au langage brutal, voire ordurier qu'on adresse à l'un, s'oppose une langue suave et euphémisée : on dit qu'on ''renvoie chez eux'' les expulsés, alors qu'ils ont leur chez eux en France et qu'on les en chasse. Et on emploie le mot « reconduite », qui évoque plus les joies du retour au foyer que la douleur du bannissement.

Bien d'autres lieux communs méritent un examen critique, notamment
- la tenace mythologie coloniale qui imprègne le discours médiatique et politique sur les ''banlieues'', conçues comme des ''zones de non-droit'' à ''reconquérir''(13);
- les métaphores biologiques comme l'''assimilation'' ou le ''seuil de tolérance'', qui légitiment les réactions racistes en les faisant apparaître comme des réflexes de défense du ''corps social'' - rejetant l'aliment trop différent (''inassimilable'') ou trop abondant (en ''overdose'').

Il faudrait aussi s'interroger sur les raisons de cette dérive : la conviction souvent, mais parfois aussi le calcul politique à court terme ou le désir éperdu d'apparaître proche du peuple - ou encore le plaisir infantile de se singulariser en ''défiant le politiquement correct''. Sans oublier la simple incompétence et l'absence de sens critique face aux poncifs ou aux chiffres fantaisistes assénés par les démagogues à propos des ''immigrés''.
Ce dernier point est important : pendant deux décennies, il y a souvent eu, chez les journalistes de télévision ou de radio qui recevaient complaisamment des dirigeants d'extrême droite, un silence aux effets symboliques redoutables. En effet, qui ne dit mot consent : en n'apportant pas la contradiction lorsqu'un chiffre mensonger était avancé, lorsqu'un argument fallacieux était énoncé ou lorsque la loi contre l'injure raciste était bafouée, les journalistes ont souvent laissé des mensonges apparaître comme des vérités, des sophismes apparaître comme des arguments et des propos illicites apparaître comme des opinions respectables.
Les motivations peuvent être diverses, mais l'effet de ces dérives est toujours le même : la banalisation et la légitimation d'un discours intenable il y a vingt ans, et un climat propice à la violence raciste. Car les mots engendrent des actes : le changement de discours produit un changement de climat, qui entraîne chez tous ceux qui ne prennent pas garde un changement de regard et donc de comportement. Il suscite par exemple des réflexes de recul lorsqu'un homme jeune et basané entre dans une rame de métro. Il fait du moindre problème de voisinage ou de la moindre altercation un psychodrame vécu comme un ''choc des cultures'', et facilite ainsi le passage à l'injure, à l'agression ou même au crime raciste.
La lepénisation du discours politique et médiatique se traduit aussi par une lepénisation des pratiques administratives : aux guichets des préfectures ou des services sociaux s'est développée une attitude de soupçon systématique face aux étrangers, parfois accompagnée de délation (14).
La lepénisation se répercute enfin dans le droit lui même (cf. encadré).

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La lepénisation du droit. Un aperçu.

En vingt ans, les résidents étrangers ont perdu une série importante de droits, alors même qu'ils en avaient encore beaucoup à conquérir. Notamment :
- le droit à l'asile politique
(la gestion par le ministère de l'intérieur et l'accélération de l'examen des dossiers se sont traduites par des restrictions draconiennes du nombre de demandes acceptées);
- le droit au regroupement familial
(on a fixé des conditions de plus en plus contraignantes) ;
- le droit aux titres de séjour
(les ''plein-droits'' ont été perdus par certaines catégories d'étrangers qui en bénéficiaient, et les garanties d'inexpulsabilité ont été supprimées par l'usage incontrôlé car incontrôlable de la dérogation pour raison d'''ordre public'') ;
- le droit enfin à un jugement équitable pour les actes de délinquance
(perdu du fait de la double peine, appliquée de manière de plus en plus systématique).(15)

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Il suffit, pour achever le tableau, de rappeler quelques-uns des très graves événements qui se sont produits en France durant les derniers mois, dans une profonde indifférence (16)
- des Arméniens entrés irrégulièrement en France ont été placés en rétention dans un ancien camp d'internement de Juifs ;
- des policiers ayant violé une femme nigériane en situation irrégulière ont été laissés en liberté en attente de leur procès ;
- une famille sri-lankaise fuyant des massacres, interpellée à l'aéroport de Roissy, a été enfermée en ''zone d'attente'' pendant plusieurs jours, enfants compris, alors que certains étaient blessés par balle ;
- une femme enceinte de huit mois a été détenue plusieurs jours en ''zone d'attente'' malgré sa demande de recevoir des soins, et l'enfant qu'elle portait est mort ; - une autre, haïtienne, a accouché en prison, où elle était détenue pour simple présence en France sans papiers ;
- une jeune fille française de douze ans, d'origine comorienne, a été enfermée plusieurs jours en ''zone d'attente'' alors qu'elle avait sur elle tous ses papiers, parce que les policiers des frontières la soupçonnaient de fraude ;
- le gouvernement a remis en cause le droit de la CIMADE, seule association présente dans les centres de rétention, à poursuivre son travail de soutien aux détenus et d'information sur les conditions de détention ;
- le gouvernement a annoncé un projet de loi sur les mineurs étrangers remettant en cause un principe fondamental du droit français : le statut spécifique du mineur, qui le préserve de la comparution en justice et donc de la prolongation de la rétention et de l'expulsion ;
- près de 900 Kurdes, échoués sur la côte d'Azur, ont été maintenus quatre jours dans un centre de rétention, et le gouvernement a attendu les résultats (favorables) d'un sondage d'opinion pour les autoriser à déposer une demande d'asile.
- un fonctionnaire en poste à Roissy a révélé l'existence de violences physiques contre une femme congolaise retenue en zone d'attente après un refus d'embarquement : insultée, frappée, écorchée, traînée par les cheveux à même le sol, piétinée, elle a été maintenue en rétention quatre jours sans obtenir une consultation médicale qu'elle demandait, et sans pouvoir déposer sa demande d'asile ;
- à Roissy toujours, deux enfants camerounais de trois et cinq ans ont été séparés de force de leur père, résident en situation régulière, et retenus cinq jours en zone d'attente.
- le policier ayant abattu le jeune Habib alors qu'il volait un autoradio n'a été condamné qu'à une peine de trois ans de sursis, et le policier ayant abattu Youssef Khaif d'une balle dans la nuque alors qu'il fuyait en voiture a été acquitté.

Pour se faire une idée du chemin parcouru, il faut se rappeler qu'en 1978, le Parti socialiste soutenait le droit de vote des résidents étrangers aux élections locales, l'abrogation de la double peine et l'interdiction des expulsions forcées.

Pierre Tévanian

(1) Cf. M. Vakaloulis, Faire mouvement, novembre et décembre 1995, PUF, 1997

(2) Il s'agit de MM. Chirac et Barre, Giscard d'Estaing, Mitterrand, Chirac, Fabius.

(3) Cf. M. Abdallah, J'y suis j'y reste, Les luttes de l'immigration depuis les années soixante, Réflex , 2000

(4) L'auteur en question est Pierre-André Taguieff

(5) Sur ce point, cf. la postface d'Alain Bihr.

(6) Suc ce point, cf. ch. IV,1 : ''Leretour de la France multicolore''

(7) Cf. J. Rancière, ''L'immigré et la loi du consensus'', Libération, 1993 et le ch. II, 1 : ''Un singulier changement de discours''

(8) Par exemple, le pourcentage de réponses favorables au droit de vote des étrangers non membres de l'Union européenne aux élections locales est passé de 32% à 28% entre 1994 et 1996, puis il n'a cessé d'augmenter, passant à 39% en 1997, 44% en 1998 et 52% en 1999 (Source : La lettre de la citoyenneté)

(9) Il s'agit de Patrick Weil et Pierre-André Taguieff

(10) Il s'agit respectivement d'A. Finkielkraut, M. Agulhon, A. Glucksmann, J. Tarnero. Cf. ch. VI, 2 : ''Clarté, fermeté, laïcité''

(11) Il s'agit de la une de L'Évènement du jeudi, de L'Express et de La Vie.

(12) J.-P. Chevènement, Circulaire citée dans Charlie-Hebdo, 26/08/98

(13) Cf. ch. IV : ''Le passé colonial et comment l'oublier''

(14) Cf. Plein droit, n°27, ''Dénoncer et expulser'', mai 1995, et Causes communes, ''Le pouvoir du guichet : réalité du traitement des étrangers par une préfecture'', avril 2000

(15) Sur tous ces points, cf. ch. II, 2 : ''Topiques du discours gouvernemental''. Pour une analyse critique de l'ensemble de la législation, cf. D. Fassin, A. Morice, C. Quiminal, Les lois de l'inhospitalité, La découverte, 1997, et Plein droit, n°47-48, ''Lois Chevènement : beaucoup de bruit pour rien ?'', janvier 2001. Sur le droit d'asile, cf. Plein Droit, n°44, décembre 1999, et P. Ségur, La crise du droit d'asile, PUF, 1998. Sur la double peine, cf. Plein droit, n°45, mai 2000, et M. Faure, Voyage au pays de la double peine, L'esprit frappeur, 2000. Enfin, sur les garanties d'inexpulsabilité, cf. P. Tévanian, S. Tissot, article ''Ordre public'', in Mots à maux, op. cit., 1998, et B. Aubrée, ''Remarques sur les commissions d'expulsion'' (publiées sur le site "Les mots sont importants" : www.ornitho.org/lmsi). L'auteur, employé de la DDASS ayant siégé dans une Commission de séjour, décrit l'usage aberrant que l'administration fait de la notion de ''menace à l'ordre public'', et raconte comment il en est venu à démissionner.

(16) Il y a eu, bien sûr, les communiqués de protestation de quelques associations, ainsi que des actions plus radicales, comme celles du Collectif anti-expulsions. Mais rien qui ressemble au mouvement de masse que ces exactions appelaient, et qui aurait sans doute eu lieu sous le gouvernement Juppé. Il y a eu aussi quelques articles, mais souvent brefs et relégués dans les dernières pages (sauf dans L'Humanité, qui a fait plusieurs ''unes'' sur ces événements). Enfin, la télévision a fait tantôt le strict minimum, tantôt rien du tout.





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