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Au Front (1987)
Dixit : 1987, section FN des quartiers Nord de Marseille. Loin d’une simple curiosité journalistique, Anne Tristan scrute les ressorts de l’inacceptable. Pour comprendre aujourd’hui comment les victoires du FN sont le fruit de nos reculs, et voir comment occuper le terrain. Merci à Anne Tristan de nous avoir donné ce texte, dont l’édition papier (Gallimard) est épuisée.

Au Front (1987)


***** VACARME *****



SOMMAIRE : ACTUALITÉ
Au Front (1987)

1987, section FN des quartiers Nord de Marseille. Loin d'une simple curiosité journalistique, Anne Tristan scrute les ressorts de l'inacceptable. Pour comprendre aujourd'hui comment les victoires du FN sont le fruit de nos reculs, et voir comment occuper le terrain.

Merci à Anne Tristan de nous avoir donné ce texte, dont l'édition papier (Gallimard) est épuisée.

Voir également
- Clandestine (Stock, 1994)
- Le silence du fleuve (Syros, 1991)
- le site de Ras l'Front



L'histoire véridique d'Anne G., chômeuse à Marseille (Au Front, 1987)
par Anne Tristan
AVRIL 2002


Marseille, 12 janvier 1987, 17 h 30. Je pensais à cet instant depuis six mois, je l'avais préparé minutieusement durant six semaines ; la veille encore, je répétais tous mes gestes, toutes mes paroles, imaginant les scénarios les plus fous, prévoyant les pires catastrophes.
J'avais tort de m'inquiéter.
Rue de Rome, cette entrée discrète, à peine visible, coincée entre deux devantures de magasins, est celle de la section centrale du Front national. Pour la vingtième fois, je passe (...)

I. L'ennemi, c'est gentil (Au Front, 1987)
par Anne Tristan
AVRIL 2002

Ma journée de chômeuse a été bien morne. Les petites annonces du journal n'offraient aujourd'hui que les postes de représentantes de commerce, pas une seule place de dactylo. Je me suis présentée à plusieurs bureaux de recrutement de V.R.P. où l'on s'est cru obligé de m'expliquer que le démarchage et la vente au porte-à-porte ne sont pas des métiers déshonorants. Puis je me suis décidée à prendre le train de la gare Saint-Charles qui, après cinq minutes de trajet, vient de me déposer au bord (...)

II. Un Arabe au Japon (Au Front, 1987)
par Anne Tristan
AVRIL 2002

Le jour de notre rencontre, au septième étage de sa barre de HLM, sur les hauteurs nord de Marseille, le vent hulule dans les tuyaux des vide-ordures. Elle sourit de sa bouche édentée et, pour faire bonne figure, replace une mèche rebelle de ses cheveux gris derrière son peigne. Pour sept cents francs par mois, elle offre sa chambre, son lit à deux places recouvert de dentelles synthétiques et son immense armoire à glace en faux acajou ; elle, dort sur le canapé du salon. C'est une agence (...)

III. La fille de la famille (Au Front, 1987)
par Anne Tristan
AVRIL 2002

Mes premières visites à la permanence du 15e sont douloureuses. J'arrive toujours à l'heure de fermeture. Mon adhésion a certes été facile, mais je ne parviens pas à surmonter mes craintes, et il me faut toujours arpenter la rue Le Chatelier avant de me résoudre à pousser la porte du 10. Un soir de la fin janvier, il est, une fois de plus, 19 heures quand j'arrive. Je croise dans l'escalier Alessandro qui s'en va. A l'étage, ne restent que Roland, pilier de la section et Sylvain, le grand (...)

IV. A quoi ça sert qu'on vote ? (Au Front, 1987)
par Anne Tristan
AVRIL 2002


Voici près de deux mois que je vis à Sarcelles-sous-Mistral et je ne suis toujours pas habituée à cette succession de cités, de terrains vagues et de vieux villages qui résume les quartiers nord. Pas un seul cinéma à la ronde, l'ennui me gagne. Il y a bien le théâtre du Merlan qui jouxte l'hypermarché à deux kilomètres d'ici. Mais cette belle oeuvre de décentralisation culturelle, personne autour de moi ne la fréquente. Je n'ose pas me singulariser.
Si je m'écoutais, je descendrais bien (...)

V. Les places seront pour nous (Au Front, 1987)
par Anne Tristan
AVRIL 2002


Véronique est la seule femme du quartier à passer à la permanence, la seule, l'unique, celle qui fonde Alessandro à proclamer : « Des femmes ma oui, il y en a des tas qui militent ». Beaucoup de temps s'est écoulé avant que nous puissions nous rencontrer : elle venait toujours à la section quand j'étais partie, ou s'était déjà envolée quand j'arrivais.
Elle est née à Saint-Louis, juste derrière le local qu'occupe aujourd'hui le FN. Depuis, elle n'a jamais voyagé que le long de l'axe qui, (...)

VI. Un calibre dans le sac (Au Front, 1987)
par Anne Tristan
AVRIL 2002


Je suis désormais secrétaire de la section du 15e. Roland, faisant fi de mon poste au sein du FNJ, m'a nommée début mars après avoir longtemps hésité : il craignait que je ne tombe amoureuse, comme mon prédécesseur, un facteur qui déserta la permanence après avoir rencontré la femme de sa vie. Que doit-il penser aujourd'hui, après que je les ai quittés en prétextant une histoire d'amour retrouvée ?
Au bout de quinze jours de tergiversations, il s'est décidé. Avec ses doigts enduits de (...)

VII. Les gens sont des moutons (Au Front, 1987)
par Anne Tristan
AVRIL 2002


Dans une semaine, le 4 avril, Le Pen arrive, Le Pen vient, Le Pen descend. Depuis quinze jours, nous ne parlons que de cela. C'est le branle-bas de combat. Le téléphone sonne, des têtes nouvelles passent à la permanence. Ce sont les adhérents qui, enfin, prennent chair et sortent de leur fichier. Ils viennent s'informer du déroulement prévu de la manifestation. Mes compagnons ne les avaient pas revus depuis les dernières élections.
Mme Riquet aussi nous rend visite. Elle me reconnaît : (...)

VIII. La fête ne finira jamais (Au Front, 1987)
par Anne Tristan
AVRIL 2002


Il fait bon au soleil de printemps, et Véronique savoure une cigarette adossée à la chaleur de la pierre. Nous bavardons un peu, alanguies. Elle me parle d'un couple qui se déchire, déplore ces incompréhensions, ces haines dont finalement nous souffrons tous... Tout à l'heure, dans la rue, nous avons croisé un jeune immigré à qui elle a fait une bise. Elle le connaissait. Il y a des jours où j'oublie qu'elle est au Front national.
Roland apparaît sur le pas de la porte et nous tance :
(...)

IX. Jeanne d'Arc, demi-star (Au Front, 1987)
par Anne Tristan
AVRIL 2002


Nous roulons tranquillement en direction du centre ville où nous avons décidé d'aller boire un verre. Il est tard, aux alentours de 22 heures, les rues sont désertes. A l'avant de la voiture, Véronique et Julien ricanent en parlant. Ils voudraient rencontrer un Arabe, histoire de l'ennuyer un peu. Je me cale dans le fauteuil arrière, fatiguée. Ces délires-là, je n'y prête plus attention, je les ai trop souvent entendus.
Soudain, au loin, dans la rue grise de brume, Véronique aperçoit une (...)

X. Se méfier du Juif (Au Front, 1987)
par Anne Tristan
AVRIL 2002


Je savais que le mois de mai, pour moi, ne serait pas joli... Mais je ne pensais pas qu'il serait aussi laid.
Le Pen a commencé sa campagne et son portrait s'affiche en grand sur tous les murs ; on l'entend partout, sur les ondes, sur le petit écran. Le 6 mai, pour l'émission l'Heure de vérité dont il est l'invité, nous nous retrouvons à plusieurs devant le poste de télévision chez Roland, puis descendons fêter l'événement au bar de Dédé Lambert sur le Vieux-Port. Au comptoir, tout le (...)

Lettre ouverte à Véronique, Denis, Alessandro et les autres... (Au Front, 1987)
par Anne Tristan
AVRIL 2002


Cette lettre n'est pas destinée à vous convaincre. D'abord, vous n'avez pas le temps de lire. Ensuite, dès l'instant où j'ai quitté les quartiers nord, je ne suis plus, à vos yeux, habilitée à parler. Enfin, ce n'est pas une lettre qui vous fera changer.
Je voulais juste vous dire que j'ai eu du mal à vous quitter, non que j'aie fini par admettre vos idées et vos méthodes. Vos obsessions, vos voitures qui foncent dans la nuit sur des silhouettes isolées, vos armes, vos haines m'ont (...)

Postface. La politique du vide (Au Front, 1987)
par Anne Tristan
AVRIL 2002


24 avril 1988. Au soir du premier tour de l'élection présidentielle, je ne retiens qu'un résultat : 14,4% pour Jean-Marie Le Pen. Comme bien d'autres, je suis sous le choc. Pourtant je ne devrais pas. Car ce chiffre, 14%, un an auparavant je l'avais entendu à maintes reprises parmi les militants marseillais du Front national. Ils y croyaient.. Intérieurement, je haussais les épaules. Ce soir du 24 avril, je les courbe.
Il y a une année que j'ai mis fin à mon voyage d'infiltrée au Front, (...)



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