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L’Etat de la peur
Dixit : Deux colloques récents, auxquels ont notamment participé Loïc Wacquant et Laurent Mucchielli, ont démonté la " supercherie " de certains usages politiques de " l’insécurité ".

28 Mai 2002 - L'Etat de la peur
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28 Mai 2002 - TRIBUNE LIBRE

L'Etat de la peur

Deux colloques récents, auxquels ont notamment participé Loïc Wacquant et Laurent Mucchielli, ont démonté la " supercherie " de certains usages politiques de " l'insécurité ".

· en croire nos responsables politiques, repris et soutenus dans leur entreprise par la majorité des médias, l'insécurité serait le sentiment le mieux partagé des Français. · les croire encore, nous voudrions que, sur ce sujet, ils agissent et vite. Qu'ils cessent enfin de se payer de mots et nous débarrassent de tous ces petits délinquants empoisonnant notre quotidien. Parce qu'à n'en pas douter le pays est devenu dangereux. Les statistiques d'ailleurs sont là, sur lesquelles ils s'appuient, pour le prouver. Ceux qui n'adhèrent pas à l'évidence sont bien sûr des inconscients, des irresponsables, d'un angélisme aussi redoutable que naïf. C'est bien pourtant dans l'intention de dénoncer ce discours qu'ont été réunis, la semaine dernière, des dizaines de chercheurs en science sociale, de magistrats, d'historiens, de professeurs et d'éducateurs de rue. Car, en fait d'évidence, l'insécurité telle que définie par les politiques, est une supercherie.

Première vérité à rétablir : nous ne possédons pas de statistiques fiables et indépendantes de l'évolution de la criminalité en France. Laurent Mucchielli, chercheur au CNRS, et Loïc Wacquant, professeur de sociologie à l'université de Berkeley, n'ont eu de cesse que de le faire entendre. L'un au colloque organisé par un groupement d'associations le 22 mai à la mairie de Paris, l'autre lors de la conférence-débat initiée par l'institut de recherche de la FSU le 23. Les seuls chiffres disponibles sont ceux du ministère de l'Intérieur et du ministère de la Justice. Partant, ils révèlent davantage l'activité policière et juridique que celle des délinquants. Deuxième vérité : la sur-représentation des immigrés et des jeunes d'origine étrangère dans les chiffres de la délinquance ne signifie aucunement que ces catégories de population seraient plus impliquées que les autres dans la criminalité. Elle dévoile surtout, et peut-être seulement, une discrimination raciale et sociale que nos institutions peinent à cacher. C'est tout le sens du propos de Philippe Bataille, de l'Ecole des hautes études en sciences sociales qui intervenait lors de la journée " Démocratie, éducation, autorité ". Propos que l'on peut conjuguer avec celui de Malek Boutih, président de SOS-Racisme, et deuxième invité de l'institut de recherche de la FSU, qui rappelait toute la nocivité de certaines territorialisations volontaires.

Troisième vérité : notre arsenal pénal est suffisant et la justice n'est pas laxiste. Bien au contraire. Toujours plus répressive, elle est aujourd'hui, sous la pression des gouvernements successifs et au détriment des efforts de rééducation et d'insertion, devenue plus pénale que jamais. Les juges en attestent qui, par le biais d'Evelyne Sirre-Marin, du Syndicat de la magistrature, indiquaient que l'on peut maintenant prendre trois mois de prison ferme pour un vol de rasoir en supermarché sans avoir commis de délit auparavant. Une disproportion qui n'eût pas été possible avant que l'on oblige les magistrats à traiter des actes de petite délinquance en temps réel. Mais aussi contrecoup de cette politique de la " tolérance zéro " qui est censée enrayer par l'exemple la prétendue continuité du vol de l'ouf vers le vol du bouf.

Enfin, quatrièmement : la maison de correction que l'on voit réapparaître dans les projets de certains, à aucun moment n'a résolu quoi que ce soit. C'est le constat de Jacqueline Tetard, historienne, elle aussi invitée au colloque de la Mairie de Paris. Quelque attention portée aux deux siècles passés démonte le credo philanthropique qui a présidé à la naissance de ces antichambres de la prison : non, l'enfermement ni la " campagne " n'ont de vertu éducatrice ; non, les enfants ne doivent pas être éloignés de leur milieu de vie pour être responsabilisés ; non, la force ne change pas un individu. Quelques vérités donc, historiques, sociologiques et juridiques qu'il était nécessaire de reprendre pour réfléchir à nouveaux frais sur cette insécurité que les discours électoraux ont instrumentalisée.

Si insécurité il y a, notait Loïc Wacquant et avec lui l'ensemble des intervenants à ces rencontres, elle est surtout économique et sociale. Cette explication, que nos dirigeants aimeraient tant effacer, n'a jamais eu plus d'actualité. Quand un Etat subit une crise de légitimité grave, quand ses gestionnaires ont perdu toute la confiance des administrés, quand les représentants du peuple ne représentent plus qu'eux-mêmes, rien de tel que d'agiter le fantasme d'une guerre civile. La guerre unit les nations peut-on penser, elle solidarise les peuples. Des peuples justement dont on a déchiré le tissu de sociabilité en abandonnant toute volonté politique. Une population que l'on a jetée aux ornières d'un capitalisme transformé en pensée unique. C'est nier que les peuples dont on aimerait faire le bonheur sont capables aussi de le penser.

Jérôme-Alexandre Nielsberg


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Page réalisée par Intern@tif - Mardi 28 Mai 2002