bUg <BR>Oth3r | Sécurité | vie privée | RE:vue de web |     | vie-privee.org | Big Brother Awards France | RenseignementsGeneraux.net
Fichier extrait de la mémoire cache de Bb) et -donc- des archives de bUg<BR>Oth3r, et +- nettoyé pour impression par rapport à sa VO sise à http://www.monde-diplomatique.fr/2002/05/WACQUANT/16519 le 27 juin 2002 (la page a peut-être été modifiée depuis).

Bb) n'est ni affilié aux auteurs de cette page ni responsable de son contenu.

Sur quelques contes sécuritaires venus d’Amérique
Dixit : La nouvelle percée électorale de l’extrême droite en France s’explique à la fois par un mal social et par une peur. La peur, c’est celle de l’« insécurité », que les médias et les principaux candidats ont presque toujours déclinée sous l’angle de la violence de rue, presque jamais sous ceux de la précarité, de l’éducation, des salaires.

Sur quelques contes sécuritaires venus d'Amérique

Le Monde diplomatique
-----------------------------------------------------

> MAI 2002     > Pages 6 et 7

 

LES IMPASSES D'UN MODÈLE RÉPRESSIF

Sur quelques contes sécuritaires venus d'Amérique

La nouvelle percée électorale de l'extrême droite en France s'explique à la fois par un mal social et par une peur. La peur, c'est celle de l'« insécurité », que les médias et les principaux candidats ont presque toujours déclinée sous l'angle de la violence de rue, presque jamais sous ceux de la précarité, de l'éducation, des salaires. Ce tropisme vient de loin, dans le temps et dans l'espace. C'est aux Etats-Unis qu'il a d'abord habillé la question de la délinquance et du crime d'un discours d'apparence scientifique. Enfantant ainsi les mythes savants de la nouvelle pensée unique sécuritaire.

 

Par LOÏC WACQUANT
Sociologue, Université de Californie-Berkeley et Centre de sociologie européenne-Paris, auteur de Corps et âme. Carnets ethnographiques d'un apprenti boxeur (Agone, Marseille, 2000).


Une panique morale sévit à travers l'Europe autour des « violences urbaines » et de la « délinquance des jeunes » qui menaceraient l'intégrité des sociétés avancées et appelleraient en retour des réponses pénales sévères. La mise en scène politique de la « sécurité », désormais entendue dans sa stricte acception criminelle - après que le « crime » lui-même eut été réduit à la seule délinquance de rue, c'est-à-dire, en bout de chaîne, aux turpitudes des classes populaires - a pour fonction de permettre aux dirigeants en poste ou aspirant, de réaffirmer la capacité d'action de l'Etat au moment où ils prêchent unanimement son impuissance en matière économique et sociale(1). La canonisation du droit à la sécurité est le corrélat de la déréliction du droit au travail, inscrit dans la Constitution mais bafoué par la pérennité du chômage de masse et par la montée du salariat précaire, lesquels dénient toute sécurité de vie à ceux, chaque jour plus nombreux, qui y sont condamnés.

Sur les grandes chaînes de télévision, le journal de 20 heures s'est mué en chronique des faits divers judiciaires, qui subitement fourmillent et menacent partout : là un instituteur pédophile, ici un enfant assassiné, plus loin un bus de ville caillassé. Les émissions spéciales se multiplient, tel le « Ça peut vous arriver » du 13 février dernier sur TF1 qui, à la rubrique des violences scolaires, déroule l'histoire d'un gamin suicidé à la suite d'un racket de cour d'école primaire, cas totalement aberrant mais prestement érigé en paradigme, pour les besoins de l'Audimat. Les hebdomadaires regorgent de reportages révélant les « vrais chiffres », les « faits cachés » et autres « rapports explosifs » sur la délinquance, où le sensationnalisme le dispute au moralisme, sans oublier de dresser périodiquement l'effroyable cartographie des « quartiers interdits » et d'égrener les « conseils pratiques » indispensables pour faire face aux dangers décrétés omniprésents et multiformes(2).

Pseudoscience

Partout est ressassée la lancinante complainte sur l'inaction des autorités, l'impéritie de la justice et l'indignation apeurée ou excédée des braves gens. Le gouvernement multiplie les mesures d'affichage répressif dont même ses membres les plus obtus ne peuvent pas ignorer qu'elles n'ont aucune prise sur les problèmes qu'elles sont censées traiter. Un exemple : l'achat ruineux d'un gilet pare-balles pour chaque policier de France alors que 97 % d'entre eux ne viennent jamais au contact du moindre malfrat armé durant toute leur carrière et que le nombre de policiers tués dans l'exercice de leurs fonctions a diminué de moitié en dix ans.

L'opposition de droite n'est pas en reste, qui promet sur tous les sujets de faire la même chose, mais en plus vite, plus fort et plus dur. A l'exception des représentants de l'extrême gauche et des Verts, tous les candidats aux postes électifs ont ainsi promu la sécurité au rang de priorité absolue de l'action publique. Et ils proposent à la va-vite les mêmes solutions primitives et punitives : intensification de l'activité policière, focalisation sur les jeunes (d'origine ouvrière et immigrée, s'entend), les récidivistes et les noyaux durs de criminels des banlieues (ce qui exclut commodément la criminalité en col blanc ou en écharpe tricolore), accélération des procédures judiciaires, durcissement des peines, extension du recours à la détention, y compris pour les mineurs, alors même qu'il est amplement démontré que l'incarcération est éminemment criminogène. Enfin, pour permettre le tout, ils réclament l'accroissement sans freins des moyens consacrés au maintien de l'ordre social par la force. Il n'est pas jusqu'au chef de l'Etat, délinquant multirécidiviste, qui, toute honte bue, ose appeler à l'« impunité zéro » à l'encontre des infractions même bénignes dans les quartiers déshérités.

Cette nouvelle figure politico-discursive de la sécurité qui, dans tous les grands pays d'Europe, réconcilie la droite la plus réactionnaire avec la gauche de gouvernement tire l'essentiel de sa force d'imposition de ces deux puissances symboliques contemporaines que sont la science et l'Amérique - et, mieux encore, de leur croisement, la science américaine appliquée à la réalité américaine.

De même que la vision néolibérale en économie s'appuie sur les modèles d'équilibre dynamique construits par la science économique orthodoxe made in USA, pays qui détient un quasi-monopole sur les prix Nobel dans cette discipline, l'actuelle vulgate sécuritaire se présente sous les dehors d'un discours savant qui prétend mettre la théorie criminologique la plus pointue au service d'une politique résolument rationnelle, donc idéologiquement neutre et finalement indiscutable puisque guidée par de pures considérations d'efficacité et d'efficience. Tout comme la politique de soumission au marché, elle provient directement des Etats-Unis, devenus la société phare de l'humanité, la seule de l'histoire dotée des moyens matériels et symboliques de convertir ses particularités historiques en idéal transhistorique, et de le faire advenir en transformant partout la réalité à son image (3). Ainsi, c'est à New York que les responsables politiques français (mais aussi britanniques, italiens, espagnols et allemands), de droite comme de gauche, se sont rendus en pèlerinage ces dernières années afin de marquer leur détermination retrouvée à terrasser la criminalité de rue et à s'initier pour ce faire aux concepts et mesures mis en place par les autorités américaines (4). Adossée à la science et la politique du crime control éprouvées en Amérique, la pensée unique sécuritaire se présente sous la forme d'un enchaînement de mythes savants dont il est urgent d'examiner la trame et de décortiquer les ressorts.

1. Une Amérique « supercriminelle » aujourd'hui pacifiée et dépassée par la France : selon ce premier mythe, les Etats-Unis étaient jusqu'à récemment ravagés par des taux astronomiques de criminalité mais ils auraient, grâce à leurs innovations policières et pénales, résolu l'équation du crime, à l'instar de New York. Dans le même temps, les sociétés de la vieille Europe se seraient, par laxisme, laissé happer par la spirale des violences urbaines. C'est ainsi que M. Alain Bauer, PDG de Alain Bauer Associates, firme de conseil en sûreté, accessoirement conseiller de ministres socialistes et grand maître du Grand Orient de France, a pu annoncer avec fracas que, suite au « croisement historique des courbes » entre les deux pays en 2000, « la France est plus criminogène que les Etats-Unis (5)  ».

Propagée par les médias établis, cette révélation démontre qu'en matière d'insécurité on peut dire tout et n'importe quoi et être pris au sérieux dès lors qu'on entonne le refrain répressif et catastrophiste à la mode. En effet, il est établi depuis une bonne décennie, grâce à l'International Crime Victimization Survey (ICVS)(6), que les Etats-Unis ont des taux de criminalité tout à fait ordinaires quand on les mesure à l'incidence de la « victimation » - et non pas à partir des statistiques de la criminalité déclarée auprès des autorités, dont les spécialistes savent qu'elles mesurent mieux l'activité de la police que celle des délinquants. A l'exception, notable et explicable, des homicides, les taux américains sont depuis longtemps comparables et même généralement inférieurs à ceux de moult autres sociétés avancées.

Ainsi, en 1995, les Etats-Unis arrivaient deuxième derrière le Royaume-Uni pour les vols de voitures et pour les coups et blessures ; troisième, loin derrière le Canada, en matière de cambriolages ; septième pour ce qui est des atteintes sexuelles ; et en queue de peloton pour l'incidence des vols simples, avec un taux inférieur de moitié à celui des Pays-Bas.

Toutefois, avec 10 meurtres pour 100 000 habitants au début de la décennie passée, et 6 pour 100 000 aujourd'hui, leur taux d'homicides demeure six fois supérieur à ceux de la France, de l'Allemagne ou du Royaume-Uni. Les Etats-Unis ont donc un problème spécifique de violence mortelle par armes à feu, fortement concentré dans les ghettos urbains. Cette violence est liée, d'une part, à la libre possession de quelque 200 millions de fusils et pistolets (4 millions d'Américains en portent un sur eux au quotidien), d'autre part, à l'enracinement de l'économie illégale de la rue dans les quartiers déshérités des métropoles.

Exagération du rôle de la police

La pente de la criminalité violente en France, et plus largement en Europe, ne rapproche pas davantage ces pays du « modèle américain » dominé par la violence létale. Le taux d'homicides dans l'Hexagone a chuté d'un cinquième en dix ans, passant de 4,5 pour 100 000 habitants en 1990 à 3,6 en 2000. Si les coups et blessures volontaires ont augmenté notablement, ces violences, loin de frapper « tous et partout », restent concentrées au sein de la population jeune d'origine ouvrière et sont généralement bénignes : dans la moitié des cas, les agressions signalées aux autorités sont exclusivement verbales ; elles n'entraînent d'hospitalisation ou d'arrêt de travail que dans un cas sur vingt (7).

Affirmer, donc, que l'Amérique était « supercriminelle » mais qu'elle ne l'est plus depuis l'avènement de la tolérance zéro, alors que la France le devient (sous-entendu : parce qu'elle n'a pas su importer d'urgence cette mesure) ne relève pas de la thèse criminologique, mais de la foutaise idéologique.

2. A New York comme ailleurs, c'est la police qui a fait fondre la criminalité. Un récent rapport du Manhattan Institute, centre névralgique de la campagne mondiale de pénalisation de la misère, affirme ce mythe avec emphase : la baisse continue de la statistique criminelle aux Etats-Unis serait due à l'action des forces de l'ordre, une fois celles-ci libérées, comme à New York, des tabous idéologiques et des carcans juridiques qui les enserraient (8). Mais là encore, les faits sont têtus : toutes les études scientifiques concluent que la police n'a pas joué le rôle moteur et majeur que les partisans de la gestion pénale de l'insécurité sociale lui accordent, tant s'en faut.

Première preuve, la baisse de la violence criminelle à New York est intervenue trois ans avant l'accession au pouvoir de M. Giuliani, fin 1993, et elle a continué sur la même pente après son installation à la mairie. Mieux, le taux d'homicides commis sans arme à feu diminue régulièrement depuis 1979 ; seuls les homicides par balles, dont le nombre s'était envolé entre 1985 et 1990 en raison de la diffusion du commerce du crack, ont chuté depuis 1990. Aucune de ces deux courbes ne marque d'inflexion particulière sous M. Giuliani(9).

Deuxième preuve, le reflux de la criminalité violente est tout aussi net dans les villes qui n'appliquent pas la politique dite de tolérance zéro, y compris celles qui, optant pour une approche opposée, s'emploient à établir des rapports suivis avec les habitants de manière à prévenir les atteintes plutôt que de les traiter par la répression pénale à outrance. A San Francisco, une politique d'orientation des jeunes délinquants vers des programmes de formation, de conseil et de traitement social et médical a permis de dégonfler le nombre des entrées en maison d'arrêt de plus de moitié tout en réduisant la criminalité violente de 33 % entre 1995 et 1999 (contre 26 % à New York, où le volume des admis en détention a augmenté d'un tiers dans l'intervalle). Troisième preuve, New York avait déjà mis en oeuvre, en 1984-1987, une politique de maintien de l'ordre similaire à celle déployée après 1993, avec pour résultat une augmentation prononcée des violences criminelles... La stratégie policière adoptée par New York durant la décennie 1990 n'est donc ni nécessaire ni suffisante pour expliquer la chute de la criminalité dans cette ville.

Six facteurs indépendants de l'activité de la police et de la justice se sont combinés pour réduire fortement l'incidence des atteintes violentes dans les métropoles américaines. D'abord, une croissance économique sans précédent par son ampleur et sa durée a donné du travail à des millions de jeunes jusque-là condamnés à l'inactivité ou au « business », y compris dans les ghettos et barrios, où le chômage a nettement reculé même si la majorité de ces emplois restent précaires et sous-payés. Ensuite, le nombre des jeunes (de 18 à 24 ans notamment) les plus portés aux infractions violentes a baissé, ce qui s'est traduit quasi mécaniquement par un reflux de la criminalité de rue. Par ailleurs, le commerce de masse du crack dans les quartiers déshérités s'est structuré et stabilisé ; les consommateurs se sont tournés vers d'autres stupéfiants que le crack (marijuana, héroïne et méthamphétamines), dont le trafic génère moins d'exactions parce qu'il opère par réseaux d'interconnaissance plutôt que par échanges anonymes dans des lieux publics (10).

Outre ces trois causes économiques et démographiques, un effet d'apprentissage a éloigné les jeunes nés après 1975 des drogues dures et du style de vie qui leur est associé, par refus de succomber au destin macabre qu'ils avaient vu frapper leurs grands frères, cousins et amis : toxicomanie incontrôlable, réclusion criminelle, mort violente et prématurée. Ensuite, les églises, écoles, associations diverses, clubs de quartier, collectifs de mères d'enfants victimes de tueries de rue se sont mobilisés dans les zones de relégation et ont activé, partout où ils le pouvaient encore, leur capacité de contrôle social informel. Leurs campagnes de sensibilisation et de prévention ont accompagné et renforcé le mouvement de retrait des jeunes de l'économie de prédation de la rue. Cette dimension est totalement occultée dans le discours dominant sur la chute de la criminalité aux Etats-Unis. Enfin, les taux de violence criminelle affichés par les Etats-Unis au début des années 1990 étaient anormalement élevés et ils avaient donc toutes chances de s'orienter à la baisse, d'autant que la combinaison des facteurs qui les avaient fait bondir hors de la norme (tel l'essor initial du trafic du crack) ne pouvait perdurer.

La conjonction de ces six facteurs suffit amplement à expliquer la décrue de la criminalité violente aux Etats-Unis. Mais le temps long et lent de l'analyse scientifique n'est pas celui, rapide et saccadé, de la politique et des médias. La machine à propagande de M. Giuliani a su mettre à profit ce retard naturel de l'investigation criminologique pour combler le vide d'explication par son discours préfabriqué sur l'efficience de la répression policière. Un discours séduisant puisque, charpenté par la trope de la responsabilité, il a fait écho à la thématique individualiste et utilitariste charriée par l'idéologie néolibérale aujourd'hui hégémonique. Mais admettons, pour les besoins de la démonstration, que la police ait effectivement eu un impact notable sur la criminalité à New York. Toute la question reste alors de savoir comment elle aurait produit ce résultat.

3. Derrière la tolérance zéro, la réorganisation bureaucratique. Selon la mythologie planétaire diffusée par les think tanks néolibéraux et leurs relais, médiatiques et politiques, la police new-yorkaise aurait terrassé l'hydre criminelle en appliquant une politique particulière, appelée tolérance zéro, qui s'attache à poursuivre sans relâche les plus petites infractions sur la voie publique.

Ainsi, depuis 1993, toute personne prise en train de mendier ou de divaguer en ville, de mettre son autoradio trop fort, de salir ou de graffiter la voie publique, est censée être automatiquement arrêtée et dépêchée derechef derrière les barreaux : « Finis les simples contrôles au commissariat. Si vous urinez dans la rue, vous irez en détention. Nous sommes décidés à réparer les "vitres brisées" [les moindres marques extérieures de désordre] et à empêcher quiconque de les briser à nouveau. » Cette stratégie, affirme son chef William Bratton, « marche en Amérique » et marcherait tout aussi bien « dans n'importe quelle ville du monde(11)  ».

Ce slogan policier de la tolérance zéro a fait le tour du monde alors que c'est une notion écran qui cache, par le fait même de les amalgamer, quatre transformations concourantes mais distinctes du maintien de l'ordre public. La police de New York a d'abord engagé une vaste restructuration bureaucratique : décentralisation des services, aplatissement des niveaux hiérarchiques, rajeunissement des cadres, indexation de la rémunération et de l'avancement des commissaires de quartier sur les chiffres qu'ils produisent. Ensuite, ses moyens ont été décuplés : les effectifs policiers sont passés de 27 000 en 1993 à 41 000 moins de dix ans plus tard, au prix d'un gonflement du budget de la police, alors que dans le même temps le budget des services sociaux était amputé. La police a également procédé à un déploiement de nouvelles technologies informatiques, dont le système Compstat permettant de suivre en temps réel l'évolution des délits et crimes afin de redéployer à flux tendu les effectifs policiers dans les secteurs touchés. Enfin, elle a révisé les procédures de l'ensemble des services selon les schémas des cabinets de conseil en ingénierie d'entreprise et mis en place des actions ciblées contre le port d'armes, le trafic de stupéfiants, la violence conjugale, les infractions au code de la route, etc.

Qui vole un oeuf... ?

Au total, une bureaucratie réputée poussive, passive, corrompue, et qui avait pris pour pli d'attendre que les victimes du crime déposent plainte pour se contenter de les enregistrer, s'est muée en véritable firme de sécurité zélée, dotée de moyens humains et matériels colossaux et d'une attitude offensive. Si cette mutation bureaucratique a eu un impact notable sur la criminalité - ce que personne n'est parvenu à démontrer -, cet impact n'est cependant pas dû à la tactique adoptée par la police.

4. De la « vitre brisée » aux « couilles brisées ». Le dernier mythe sécuritaire planétaire venu d'Amérique est l'idée selon laquelle la politique de tolérance zéro jugée responsable du succès policier de New York s'appuierait sur une théorie criminologique scientifiquement validée, la fameuse « théorie de la vitre brisée ». Celle-ci postule que la répression immédiate et sévère des moindres infractions sur la voie publique enraye le déclenchement des grandes atteintes criminelles en y (r)établissant un sain climat d'ordre - arrêter les voleurs d'oeufs permettrait de stopper les tueurs de boeufs potentiels. Or cette prétendue théorie est tout sauf scientifique puisqu'elle a été formulée, il y a vingt ans, par le politologue ultraconservateur James Q. Wilson et son compère George Kelling sous la forme d'un texte de neuf pages publié non dans une revue de criminologie, soumise à l'évaluation de chercheurs compétents, mais dans un hebdomadaire culturel à gros tirage. Et qu'elle n'a jamais reçu, depuis, le moindre début de preuve empirique.

Ses partisans citent toujours en renfort un ouvrage du politologue Wesley Skogan, Disorder and Decline, publié en 1990, qui traque les causes et les remèdes aux dislocations sociales dans quarante quartiers de six métropoles américaines. Mais ce livre démontre en fait que c'est la pauvreté et la ségrégation raciale, et non le climat de désordre urbain, qui sont les principaux déterminants du taux de criminalité en ville. Par ailleurs, les conclusions statistiques ont été invalidées en raison de l'accumulation des erreurs de mesure et des données manquantes. Enfin, son auteur lui-même accorde à la fameuse « vitre brisée » le statut de simple « métaphore(12)  ».

Il y a plus drôle : l'adoption du harcèlement policier permanent des pauvres de New York n'a, de l'aveu même de ses inventeurs, aucun lien avec une quelconque théorie criminologique. La fameuse « vitre brisée » n'a été découverte et invoquée par les officiels new-yorkais qu'a posteriori, afin d'habiller d'atours rationnels des mesures populaires auprès de l'électorat (majoritairement blanc et bourgeois), mais discriminatoires dans leur principe comme dans leur application, et ainsi donner un tour novateur à ce qui n'était qu'un retour à une vieille recette policière. M. Jack Maple, qualifié de « génie de la lutte contre le crime » par M. Giuliani, qui fut l'initiateur de cette politique dans le métro avant de l'étendre à la rue, le dit d'ailleurs sans ambages dans son autobiographie, Crime Fighter, parue en 1999 : « La "théorie de la vitre brisée" n'est qu'une extension de ce que nous avions l'habitude d'appeler la "théorie du brise-couilles" (breaking balls theory). » Issue de la sagesse policière ordinaire, qui stipule que si les flics poursuivent avec insistance un criminel notoire pour des peccadilles, il finira, de guerre lasse, par quitter le quartier pour aller commettre ses méfaits ailleurs.

Le maître d'oeuvre de la politique policière de M. Giuliani se gausse ouvertement de ceux qui croient en l'existence d'un « lien mystique entre les incidents mineurs relevant du désordre et les atteintes criminelles plus graves ». L'idée que la police pourrait faire baisser la criminalité violente en s'attaquant aux incivilités lui semble « pathétique » et il donne une foule d'exemples contraires tirés de son expérience professionnelle. Puis il compare le maire qui adopterait une telle tactique policière à un médecin qui « ferait un lifting à un cancéreux », ou à un chasseur sous-marin qui attraperait des « dauphins plutôt que des requins ».

Jack Maple serait sans doute étonné de lire la « fiche n° 31 » rédigée par les « experts » français de l'Institut des hautes études de la sécurité intérieure (Ihesi), organisme de « recherche » du ministère de l'intérieur. Destinée à guider les maires de France dans l'établissement des contrats locaux de sécurité, cette fiche indique : « Des recherches américaines ont montré que la prolifération des incivilités n'est que le signe avant-coureur d'une montée généralisée de la délinquance. Les premières conduites déviantes, si minimes semblent-elles, pour peu qu'elles se généralisent, stigmatisent un quartier, polarisent sur lui d'autres déviances, sont le signe de la fin de la paix sociale au quotidien. La spirale du déclin s'amorce, la violence s'installe, et avec elle toutes les formes de délinquances : agressions, cambriolages, trafic de stupéfiants, etc. (cf. J. Wilson et T. [sic] Kelling, "la théorie de la vitre cassée"). C'est en se fondant sur les acquis de ces recherches que le chef de la police de New York a mis en place une stratégie de lutte dite "tolérance zéro" contre les fauteurs d'incivilités, qui semble avoir été l'un des facteurs de la très forte réduction de la criminalité dans cette ville (13). » On réprime difficilement un sentiment d'incrédulité devant une telle déferlante d'âneries transatlantiques caractérisées. Car la tactique de harcèlement policier des pauvres engagée par New York n'est que l'application pleinement assumée des théories indigènes fondées sur le bon sens pratique des policiers. Et ce bon sens n'a, en la matière, pas grand sens.

Une supercherie intellectuelle

Une évaluation rigoureuse, conduite par les deux meilleurs spécialistes américains, de l'ensemble des travaux scientifiques destinés à tester l'efficience de la police en matière de lutte contre le crime a conclu que ni le nombre des policiers lancés dans la bataille, ni les changements internes d'organisation et de culture des forces de l'ordre (tels que l'introduction de la police communautaire ou dite de proximité), ni même les stratégies de ciblage des lieux et des groupes à forte propension criminelle (à l'« exception possible et partielle » des programmes visant le trafic de rue de stupéfiants) n'ont par eux-mêmes d'impact sur l'évolution des infractions.

Et, ironie finale, les auteurs désignent le dispositif Compstat et la tolérance zéro comme « les candidats les moins plausibles pour expliquer le recul de la criminalité violente » en Amérique (14)...

A la manière de poupées gigognes, quatre mythes savants venus d'outre-Atlantique s'emboîtent de manière à former une chaîne d'apparence syllogistique permettant de justifier l'adoption d'une politique de nettoyage de classe qui est foncièrement discriminatoire. Elle repose en effet sur une équivalence entre agir hors norme et être hors la loi, elle vise des quartiers et des populations soupçonnées par avance, si ce n'est tenues pour coupables par principe. S'il est vrai que la société américaine a été pacifiée par l'action de la police, alors même que les autres pays sont frappés par une déferlante de crimes, grâce à la politique de tolérance zéro qui elle-même s'appuie sur une théorie criminologique solide (la « vitre brisée »), alors comment ne pas s'empresser d'importer ces notions pour mettre en oeuvre les dispositifs qu'elles semblent fonder en raison ? En réalité, les quatre propositions-clés de la nouvelle vulgate sécuritaire made in USA sont dépourvues de toute validité scientifique et leur efficacité pratique relève d'une croyance collective sans fondement dans la réalité. Mises bout à bout, elles servent de rampe de lancement planétaire à une supercherie intellectuelle qui, en donnant une caution pseudo savante à l'activisme échevelé des services de police, contribuent à légitimer le basculement vers la gestion pénale de l'insécurité sociale que génère partout le désengagement économique et social de l'Etat.

LOÏC WACQUANT.

> Etats-Unis
> Police
> Violence


Recherche

date - sujet - pays    


(1) Cf. Loïc Wacquant, Les Prisons de la misère, Raisons d'agir, Paris, 1999.

(2) Lire Annie Collovald, Violence et délinquance dans la presse : politisation d'un malaise social et technicisation de son traitement, Editions de la DIV, Paris, 2000, et Serge Halimi, « L'insécurité des médias », in Gilles Sainati et Laurent Bonelli (dir.), La Machine à punir, Dagorno, Paris, 2001.

(3) Voir Actes de la recherche en sciences sociales, Paris, nos 138 et 139, juin et septembre 2001, consacrés à « l'exception américaine ». Lire aussi « L'Amérique dans les têtes », Manière de voir, no 53.

(4) Lire « Ce vent punitif qui vient d'Amérique », Le Monde diplomatique, avril 1999.

(5) Le Figaro, 18 juin 2001. « Etude » reprise par France Inter : cf. « Le « Far West » de Radio France », Le Monde diplomatique, août 2001. Lire aussi Pierre Rimbert, « Envahissants experts de la tolérance zéro », Le Monde diplomatique, février 2001.

(6) L'International Crime Victimization Survey est une enquête par questionnaire auprès des ménages conduite tous les quatre ans depuis 1989, sous l'égide du ministère de la justice néerlandais qui compare les taux de victimation criminelle dans les principaux pays avancés.

(7) Laurent Mucchielli, Violences et insécurités. Fantasmes et réalités dans le débat français, La Découverte, Paris, 2001, p. 67.

(8) George L. Kelling et William H. Souza, « Does Police Matter ? An Analysis of the Impact of NYC's Police Reforms », Civic Report, n° 22, Manhattan Institute, New York, décembre 2001.

(9) Jeffrey Fagan, Franklin Zimring et June Kim, « Declining Homicide in New York City : A Tale of Two Trends », Journal of Criminal Law and Criminology, 88-4, été 1998, pp. 1277-1324.

(10) Sur le fonctionnement quotidien du trafic du crack à East Harlem, lire Philippe Bourgois, En quête de respect. Le Commerce du crack à New York, Editions du Seuil, Paris, 2001.

(11) William W. Bratton avec Peter Knobler, Turnaround : How America's Top Cop Reversed the Crime Epidemic, New York, Random House, 1998, p. 229 et 309.

(12) Cf. Loïc Wacquant, « Désordre dans la ville », Actes de la recherche en sciences sociales, 99, septembre 1993, et Bernard E. Harcourt, « A Critique of the Social Influence Conception of Deterrence, the Broken Windows Theory, and Order-Maintenance Policing New York Style », Michigan Law Review, 97-2, novembre 1998, pp. 291-389.

(13) Institut des hautes études de la sécurité intérieure, Guide pratique pour les contrats locaux de sécurité, La Documentation française, Paris, 1997, pp. 133-134. Sur l'Ihesi, lire Pierre Rimbert, op. cit.

(14) John E. Eck et Edward R. Maguire, « Have Changes in Policing Reduced Violent Crime ? », in Blumstein, The Crime Drop in America, Cambridge University Press, New York, 2000.



 


LE MONDE DIPLOMATIQUE | MAI 2002 | Pages 6 et 7
http://www.monde-diplomatique.fr/2002/05/WACQUANT/16519

TOUS DROITS RÉSERVÉS © 2002 Le Monde diplomatique.