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Les policiers sont les véritables casseurs : Plus de 1360 arrestations à caractère politique depuis 1999 au Québec
Dixit : CMAQ.

Par Francis Dupuis-Déri, enseignant de science politique à l’Université de Sherbrooke

Le 15 mars, la police de Montréal arrêtait 371 des 450 citoyens qui participaient à la manifestation organisée par le comité Citoyens-nes opposés-es à la brutalité policière (COBP). Les manifestants voulaient dénoncer le harcèlement et la brutalité dont sont victimes les jeunes de la rue, de sinistres histoires d’abus de pouvoir et commémorer la mémoire des trop nombreux Montréalais innocents tués par des policiers. Du côté de la police, le commandant André Durocher décida d’éviter toute allusion publique au message politique des citoyens rassemblés, expliquant à un quotidien montréalais qu’il s’agissait principalement de "jeunes marginaux" qui "n’ont qu’un but, c’est de faire de la casse." On comprendra que les policiers n’avaient pas ces citoyens en très haute estime.

Mais qu’en est-il de cette fameuse "casse" ? Une demi-douzaine de carreaux brisés et une camionnette de la police barbouillée de graffitis, le tout en début de manifestation. Plutôt inefficaces, donc, ces citoyens ayant la "casse" pour unique but. Bien sûr, les policiers exhiberont par la suite quelques billes d’acier retrouvées dans les sacs de manifestants. Mais cet arsenal rudimentaire et les dégâts causés ne peuvent à eux seuls expliquer une arrestation d’une telle ampleur, la plus importante à Montréal depuis 15 ans ! Le lendemain, la police arrête 16 étudiants qui occupaient des locaux du cégep du Vieux-Montréal pour protester contre l’affichage publicitaire dans leur établissement d’enseignement. Toutes ces arrestations portent à plus de 1360 le nombre de citoyens arrêtés lors de manifestations politiques au Québec depuis 1999.

Détaillons ce total si élevé : 66 étudiants arrêtés devant l’UQAM alors qu’ils dénonçaient une entente entre leur université et Coca-Cola (Montréal, automne 1999) ; 7 membres du collectif féministe "les Sorcières" arrêtées après l’occupation d’une église (Montréal, 7 mars 1999) ; 112 arrestations lors d’une manifestation de COBP (Montréal, 15 mars 2000) ; 157 arrestations lors d’une marche à Westmount célébrant la fête des travailleurs (1er mai 2000) ; 46 arrestations lors de manifestations contre le G20 (Montréal, 24-25 octobre 2000) ; 463 arrestations lors des manifestations contre la libéralisation des échanges commerciaux et financiers panaméricains (Québec, avril 2001) ; 43 arrestations liées aux squats et aux manifestations de solidarité aux squatters (Montréal, été 2001) ; 82 arrestations lors d’une manifestation pro-palestinienne (Montréal, 29 septembre 2001)...

Cette liste n’est pas exhaustive faute d’espace, mais ce total partiel de plus de 1360 arrêtés représente plus d’une arrestation à caractère politique par jour depuis l’automne 1999. Il ne semble donc pas exagéré de parler d’une véritable opération d’intimidation politique, voire de répression. Certains objecteront que les manifestants qui transgressent la loi n’auraient qu’à accepter la conséquence de leurs actes. Soit, mais alors comment justifier que la police arrête 371 citoyens pour 6 carreaux brisés, à moins de croire que les citoyens s’y soient mis à soixante à la fois pour lancer chaque caillou... Et si la police prétend avoir arrêté tous ces citoyens à titre préventif, le droit de manifester et la présomption d’innocence seraient alors foulés du pied botté.

De toute façon, les policiers eux-mêmes ne cherchent pas à distinguer les manifestants respectueux des lois des contrevenants. Voilà quelques années que j’étudie la contestation politique et c’est ainsi que j’assiste régulièrement à des manifestations. En tant qu’observateur, je me tiens souvent en retrait et c’est précisément ce qui m’a permis de ne pas être arrêté le soir du 15 mars lorsque les policiers jusque là bien cachés ont rapidement manœuvré et encerclé presque tous les manifestants. Je peux donc témoigner que les quelques quatre cents citoyens rassemblés écoutaient calmement des discours. Devant ces citoyens calmes et immobiles, les autorités policières auraient pu déployer lentement leurs unités pour encourager les manifestants à se disperser. Au contraire, les policiers ont décidé d’agir par surprise et sans discernement et d’arrêter un maximum de citoyens. Ils n’ont à aucun moment cherché à distinguer les "casseurs" des pacifistes. Il est scandaleux que des policiers arrêtent presque quatre cent citoyens parce qu’une poignée d’individus ont cassé quelques vitres une demi-heure plus tôt et dix coins de rue plus loin.

De plus, que des journalistes et des photographes de presse soient régulièrement au nombre des arrêtés (exemples : à Westmount, le 1er mai 2000, et à Québec en avril 2001) indique également que les policiers n’ont pas souci de distinguer le journaliste du manifestant, ni selon la même logique le manifestant "casseur" du "pacifiste". Les journalistes s’en tirent bien sûr grâce à leur carte de presse, mais les autres se retrouvent pris dans l’engrenage de la justice, chanceux si au passage ils n’ont pas été bousculés et brutalisés par les policiers si pressés d’arrêter en vrac leurs concitoyens.

Comment expliquer cette vague de répression policière ? La clef de l’explication semble être politique. Ces citoyens que la police s’acharne à intimider sont généralement associés à l’extrême gauche et au mouvement d’opposition à la mondialisation du libéralisme économique. Certains individus au sein de cette mouvance posent des actes que le Conseil de l’union européenne vient explicitement d’identifier au "terrorisme" (no doc. 5712/1/02-Enfopol 18). C’est dire qu’ils n’ont pas la cote... Les policiers savent que les organisations politiques plus traditionnelles, comme les partis politiques et les syndicats, se désintéressent du sort de ces citoyens — pardon : "jeunes marginaux" — à qui on fait d’ailleurs porter le blâme dès qu’une manifestation tourne mal, même si la violence des manifestants est sans proportion avec celle des policiers (371 arrestations pour quelques carreaux brisés). Le sommet de l’absurde fut atteint lorsqu’à Gênes, à l’été 2001, les chefs d’État du G-8 accusèrent les manifestants de violence excessive le lendemain même où un policier avait tiré à bout portant et tué un citoyen. Les policiers ont compris qu’ils ont le champ libre pour casser les manifestations sans craindre d’être critiqués, si ce n’est par quelques médias "marginaux".

1360 citoyens arrêtés en moins de trois ans pour leurs activités politiques. N’y aurait-il pas là matière à scandale ? Sur la scène du théâtre de l’absurde, les policiers arrêtent 371 citoyens protestant contre la brutalité policière et les spectateurs applaudissent. Par cette lettre ouverte, j’entends signifier ma révolte. Je m’en veux d’avoir si longtemps tardé à l’écrire...

La manifestation qui prouve la brutalité policière

Vendredi le 15 mars, journée internationale contre la brutalité policière, près de 500 manifestants se sont réunis au carré Berri bravant le froid. La marche a commencé vers 6h, en chantant plusieurs slogans et en bloquant quelques rues. Quelques manifestants, se comptant sur les doigts d’une seule main, ont commencé à fracasser une fenêtre puis une deuxième du quartier général de la police, mais ce mouvement de violence s’est vite arrêté sous la pression des manifestants pacifiques. Par contre, à ce moment, les policiers, situés près des porte-voix des supposés « leaders », ont sommé les manifestants de se disperser sinon ils procéderaient aux arrestations. En même temps, les « leaders » ont augmentés le volume de leur porte-voix de sorte que la très grande majorité des manifestants n’ont rien entendu du message des policiers. Alors, quelques temps après, l’escouade anti-émeute a encerclé les manifestants et les a compressés violemment, puis pendant en moyenne trois heures, où la pluie s’est mise de la partie, il n’y avait pas moyen de bouger. Si un manifestant voulait sortir il « mangeait une volée ». Par la suite, tous, un à la fois, étaient menottés à l’aide de « tie-wrap » trop serré coupant la circulation et laissé à l’intérieur d’autobus de la stm pour des durées de une à quatre heures. Ensuite, les manifestants furent emprisonnés jusqu’à 70 dans une cellule à 11 couchettes, nourri pour la première fois 12h après leur arrestation d’un muffin, et d’un jus. Enfin, vers 10h am jusqu’à 7h pm, un par un, les manifestants étaient libérés sous condition de paraître en cours le 22 mai pour attroupement illégal.

Pour ma part, j’étais partisan à la manifestation, j’ai subit les sévices et je n’ai été témoin que du courage, de la patience et du sang froid de la part des manifestants dans cette épreuve. J’ai vu un des mes confrères se faire matraquer pour avoir préféré laisser sa place (sans aucune violence ni physique, ni verbale) à ses voisins lors des embarquements. J’ai eu peine à signer mon nom tellement j’avais les mains engourdis et enflés à cause des « tie-wrap ». En faisant connaissance avec les prisonniers et prisonnières, j’ai appris qu’une dizaine venaient de perdre leur emploi, d’autres étaient sûrement déjà portées disparues (normal à 13 ans) puisque seulement quelques rares élues ont pu téléphoner. J’ai vu des épileptiques privé de leurs médicaments, j’ai vu de simples touristes (non-manifestants) qui ont sûrement perdu leurs bagages puisqu’ils devaient aller les chercher avant midi. En somme, 371 personnes traitées injustement par des policiers et policières dépourvus et très mal organisés devant un tel nombre qui ; pour les quelques-uns qui se sont confiés, ils affirmaient trouver totalement stupide leur propre geste. 371 personnes qui ont une raison de plus de détester ces « justiciers » et qui le feront certainement savoir le 15 mars prochain.

Auteur : David Sauvageau