ARTICLE 11

 

 


version 4.0

Introduction

Exposé des faits : en route vers la régulation des contenus

Hervé Bourges vous explique l'internet

Les dangers de la corégulation

Qui sont les corégulateurs ?

L'Article 11 pour l'internet

Les actions d'Article 11

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Ce que l'internet change vraiment

Reprenons cette épatante citation de Françoise Giroud : « l'internet qui est un danger public puisque ouvert à n'importe qui pour dire n'importe quoi » (Nouvel observateur, 25 novembre 1999). Voilà bien le genre de danger public que l'on réclamerait plus souvent : la possibilité pour tous (ou « n'importe qui ») de dire ce qu'il veut (ou « n'importe quoi »), un danger que l'on nomme habituellement la liberté d'expression. Pour le reste, on renverra François Giroud aux « milieux autorisés qui s'autorisent à penser » de Coluche.

Voilà donc ce qui change avec l'internet : n'importe qui peut y dire n'importe quoi.

Oui, oui, c'est un nouveau support à l'information, de nouvelles possibilités pour les marchands, des espoirs de croissance économique, de l'emploi à la clé, que sais-je encore... Mais tout cela importe peu : ça ne serait alors qu'une des facettes du progrès technologique, aussi palpitant que l'ouverture d'un nouveau grand magasin sur les Champs-Élysées. Alors voilà : la révolution de l'internet, c'est la possibilité pour tous les citoyens de s'auto-publier à faible coût et à très grande échelle, c'est la possibilité, pour tous, d'accéder à l'expression publique. Hormis les jeux télévisés (avec trois télés, ben tu passes à la télé !), les diverses variations sur le thème « les auditeurs ont la parole, mais soyez bref, il faut laisser le temps à l'expert de vous répondre », les micros-trottoirs, les sondages d'opinion et autres su-sucres, cela n'a jamais été possible auparavant, et visiblement beaucoup voudraient que ça ne soit bientôt plus possible.

La large diffusion de ses propres idées n'est plus réservé aux professionnels, elle est offerte à tous, voilà tout l'enjeu de l'internet.

L'importance du Web citoyen

Cette importance de l'expression des citoyens en ligne n'est pas une énième resucée du mythe scientiste : c'est la réalité même du réseau. L'écrasante majorité des informations disponibles sur l'internet sont le fait des amateurs. Quantitativement, l'information « professionnelle » (médias traditionnels transcrits en ligne) représente une faible part, les sites des multinationales de l'info-spectacle sont ultra-minoritaires, les sites des institutions publiques encore plus rares. Qualitativement, si quelques sites de journaux tiennent la route, les sites professionnels et marchands sont laminés par la créativité des sites des particuliers. Rappelons que les réseaux propriétaires, ceux qui proposaient une information professionnelle (prétendument de qualité) mais interdisaient l'expression des utilisateurs, ont été ringardisés en quelques mois, dans le courant de l'année 96, par l'internet : si l'internet proposait alors peu de services professionnels, il offrait en revanche cette possibilité d'auto-publication.

Enfin l'importance économique de cette publication amateur est vitale : non seulement elle fait tout l'attrait de l'internet (combien d'utilisateurs sont soulagés, après quelques semaines d'ennui sur les portails des fournisseurs d'accès, de découvrir enfin le Web indépendant, sa créativité, son fourmillement d'idées et la richesse de ses échanges ? Ils se seraient désabonnés sinon.), non seulement elle bouleverse les structures de l'information, elle permet aussi à chacun d'acquérir avec l'aide des autres usagers des compétences nouvelles. Si la France n'est pas totalement submergée par le Web américain, si nos spécificités culturelles et notre langue y sont si présentes, si les entreprises trouvent aujourd'hui des prestataires pour les installer sur l'internet, c'est bien parce que nos concitoyens n'ont pas attendu l'école, les marchands et les politiques pour s'y mettre. Pendant qu'on se lamentait sur le prétendu « retard français », les citoyens, eux, ont créé de toute pièce le Web actuel, fait vivre notre culture, et acquis les compétences nécessaires.

Les utilisateurs se sont approprié ce réseau et l'ont façonné. L'expression des citoyens est le coeur même du réseau.

Arrêter de dauber...

Alors il serait grand temps d'arrêter de dauber sur ces millions de pages, en les traitant d'« images de vacances » ou de « photos de la grand-mère », il serait temps de cesser de s'inquiéter de ce réseau ouvert à tous pour y dire n'importe quoi. Les citoyens sur le réseau ne sont pas des cyber-citoyens de deuxième zone, des « nerds » obnubilés par la technologie, ce sont des citoyens qui s'expriment, point. Les professionnels de la profession peuvent continuer à s'autoriser à s'interpeller au niveau de quelque part, à croire que l'internet appartient à Microsoft, qu'il est un cheval de Troie du libéralisme, ils passent à côté de l'essentiel : l'aspiration démocratique des citoyens sur le réseau.

Certes tout n'est pas parfait ou intéressant, les fautes d'orthographe y servent parfois les platitudes les plus éculées. Et alors ? On apprend... Les citoyens n'ont jamais appris à s'exprimer publiquement, et encore moins sur ce nouveau média. Alors ils s'y mettent : ils apprennent l'écriture, le journalisme, l'art, la communication, sur le tas. A la « va comme je te pousse ».

Et les progrès sont impressionnants : en quelques années, le nombre de webzines a explosé, les pages personnelles recèlent de points de vue et d'informations personnels et pertinents, les sites collaboratifs se multiplient, les échanges sont de plus en plus profonds. Petit à petit, en commettant toutes les erreurs imaginables (et beaucoup de fautes de français), les citoyens apprennent ce à quoi on ne les a jamais formés.

Une richesse démocratique en devenir

Tout cela relève d'un enrichissement démocratique impressionnant. Les citoyens prennent conscience de l'importance de leur propre liberté d'expression et, dans tous les domaines, de l'importance du dialogue et de l'échange d'idées. Fermer son site en signe de manifestation est devenu un déchirement ; dans la « vraie vie » les internautes interviennent plus facilement, interpellent les politiques, etc. Cet apprentissage de l'expression publique redonne goût à l'engagement, à la citoyenneté. Et pas à une citoyenneté virtuelle...

Elle forme aussi aux médias : les internautes deviennent plus exigeants face à l'information ; lorsque l'on publie ses propres créations, avec les échanges (critiques, commentaires, enrichissements) induits avec les autres usagers, on devient forcément plus prudents avec l'information « professionnelle ». Pour les journalistes eux-mêmes, c'est une chance : petit à petit naît une demande plus large pour une information de qualité, demande dont ils seront les premiers bénéficiaires.

Tolérance pour les amateurs

Malheureusement, si les citoyens accèdent enfin à l'expression publique, à la large diffusion de leurs idées, ils sont totalement amateurs et ignorants des règles. De là, bien sûr, la qualité parfois approximative de l'information, mais surtout les « dérives » et autres contenus « illicites ».

Jusqu'à maintenant, la communication, l'information, la publication, « c'était un métier », et toutes les lois régissant la communication publique ont été conçues pour des professionnels. Les citoyens sont, sans mauvaise volonté, à peu près totalement ignorants des droits d'auteurs et des règles de déontologie. Chaque fois que survient un problème, on découvre l'ignorance totale des auteurs amateurs en matière juridique.

Certes il serait nécessaire de sensibiliser les citoyens aux devoirs liés à l'exercice de cette nouvelle liberté. Mais un peu de tolérance ne ferait pas de mal non plus. Lorsque l'on médiatise à outrance quelques affaires, lorsque les peines prononcées dépassent celles qui ont cours dans la presse (au motif que, sur l'internet, ce serait encore plus grave qu'ailleurs), lorsque les contrevenants sont qualifiés de pirates sans foi ni loi, le plus souvent l'auteur du délit ou de l'infraction est un particulier qui ne comprend pas comment il a pu déclencher ainsi la chute du ciel sur sa petite personne. Si « vide juridique » il y a sur l'internet, c'est certainement dans ce fossé entre l'inculture juridique complète des citoyens en matière d'expression publique et la complexité des règles qui la régissent.

Cette « tolérance » à l'erreur pour l'expression publique des amateurs doit rapidement trouver une traduction légale si l'on ne veut pas, bientôt, voir des familles ruinées parce que l'ado devant son ordinateur a reproduit des photos de paparazzis ou diffamé une multinationale...

Protéger l'expression citoyenne

Une fois que les professionnels de l'information auront arrêté de dauber sur cette nouvelle possibilité d'expression des citoyens, une fois que les réactionnaires de tous poils auront cessé de s'inquiéter de ce « danger public », il sera grand temps de protéger cette nouvelle richesse démocratique.

La protéger contre l'appétit des marchands, contre les volontés de contrôle des politiques, contre les décisions autoritaires des prestataires techniques, contre les groupes de pression les plus divers, contre cette tendance américaine à la judiciarisation à outrance...

Tous problèmes qui peuvent trouver une transcription dans les textes de loi. C'est un travail technique à laisser aux juristes, mais qui doit traduire la volonté des citoyens de voir leur liberté d'expression protégée, et la confiance de la société dans cette nouvelle richesse démocratique.

Sinon nous reviendrons à la situation antérieure, où l'information est réservée à une caste de professionnels. Ce sera une « société de l'information » où le citoyen ne pourra être qu'un consommateur. Une société à sens unique.

ARNO*